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À quoi bon une nation ? (1/2)

WOW! Media — 2 juin 2026

À quoi bon une nation ? (1/2)

Premier volet d’un diptyque. À lire avec « Se diluer dans l’UE, vraiment ? », à paraître demain.

La question monte. Discrètement, dans les analyses qui se disent réalistes. Dans les commentaires qui invitent à la lucidité. Faut-il continuer à soutenir l’Ukraine ? Taïwan a-t-elle vraiment intérêt à provoquer Pékin ? L’Algérie indépendante a-t-elle gagné ce qu’elle espérait ? Le jeu, en somme, vaut-il la chandelle ?

La question paraît raisonnable. Elle mérite qu’on s’y arrête, précisément parce qu’elle est plus subtile qu’elle n’en a l’air. Demander si une nation vaut son prix, c’est déjà supposer qu’elle a un prix négociable. C’est traiter la souveraineté comme un actif comme un autre. Or l’histoire enseigne le contraire : un peuple qui calcule sa souveraineté a déjà commencé à la perdre. La dignité collective ne se mesure pas en PIB. Elle se mesure dans la capacité d’un peuple à décider de lui-même, y compris à se tromper.

Regardons l’Ukraine. « Céder les provinces prorusses » : la formule semble raisonnable, presque sage. Elle suppose pourtant que ces territoires soient prorusses par essence, ce que la guerre elle-même rend incertain. Les invasions modifient les démographies — départs forcés, déportations, recompositions administratives. Accepter de redessiner une frontière sur la base d’une composition obtenue par la force, c’est créer un précédent que beaucoup d’États redoutent. Soutenir Kiev relève moins d’une affinité que d’une lucidité partagée sur ce que cela ouvrirait ailleurs.

Regardons Taïwan. La question n’est pas seulement identitaire ; elle est aussi technologique. L’île produit l’essentiel des semi-conducteurs avancés du monde. Son basculement modifierait à lui seul l’équilibre industriel mondial. Les Taïwanais le savent, les Américains aussi, les Chinois plus encore. C’est pour cela que la situation paraît figée, et qu’elle ne peut s’apaiser que par la persistance d’un équilibre, non par l’abandon d’une souveraineté.

Regardons l’Algérie. On juge volontiers son indépendance à soixante ans de distance. C’est court. Les États-Unis ont mis un siècle à devenir prospères. La France elle-même a traversé deux empires, cinq républiques et plusieurs invasions avant de tenir debout. Demander à l’Algérie de 2026 le verdict définitif sur 1962, c’est exiger d’un adolescent qu’il réponde pour l’adulte qu’il deviendra. L’indépendance ne promet pas le bonheur. Elle promet une chose plus simple, et peut-être plus essentielle : que l’échec, comme la réussite, soit le vôtre.

Voilà le cœur. Une nation souveraine peut échouer. Une province bien administrée peut prospérer. Mais le peuple souverain conserve ce que le peuple administré finit par perdre : la propriété de son destin, et la capacité, par sa propre énergie, de se réformer. Être imparfaitement gouverné par soi-même reste préférable à être efficacement administré par un autre — non par orgueil, mais parce qu’au bout d’un siècle, le premier peut encore changer de cap, tandis que le second a souvent oublié qu’il pouvait vouloir.

Le jeu vaut donc la chandelle. Non parce que la victoire est assurée, mais parce que renoncer à jouer, c’est déjà accepter que d’autres décident à votre place.

Et c’est cela, peut-être, le vrai prix.

Demain : L’Europe vaut-elle la chandelle ? Second volet, en miroir.

Paul Corey