L’empire ou la tribu — la nation au milieu (3/3)
L’Europe par les nations

L’Union européenne n’a pas d’armée. Elle n’a pas de politique étrangère unifiée. Elle n’a pas de politique industrielle digne de ce nom — elle a longtemps confondu libre-échange et puissance. Elle délègue sa sécurité à l’OTAN, c’est-à-dire en dernière instance à Washington. Elle contrôle mal ses frontières. Ses citoyens, lorsqu’ils se sentent menacés — par la désindustrialisation, par l’instabilité aux frontières orientales, par des crises énergétiques qu’elle n’a pas anticipées — se retournent vers leurs États nationaux, non vers Bruxelles. Elle ne protège pas mais se veut méga nation, voire “empire”. Ce rêve est hors de portée.
L’Europe fédérale à vingt-sept, dans son extension continue, aggrave le sentiment de “non protection” des états nations qui la compose. Elle dilue les souverainetés sans les remplacer par une puissance réelle. Elle impose des contraintes budgétaires sans offrir de protection commune. Elle uniformise sans unifier. Plus elle s’étend, moins elle peut protéger — parce que la protection exige une cohésion stratégique que la dilution rend impossible.
La solution n’est pas dans le repli national généralisé, ni dand le fédéralisme accéléré. Ces deux impasses partagent le même défaut : elles mal posent le problème. Le repli fragmente ce qui devrait être mis en commun. Le fédéralisme dissout ce qui doit d’abord être reconstruit.
La troisième voie — la seule cohérente — est une confédération de nations souveraines, alliées précisément sur les éléments constitutifs de la protection : une défense commune pour faire face aux menaces réelles sans dépendre de la garantie américaine ; une industrie commune pour reconstituer les chaînes de valeur stratégiques démembrées par trois décennies de naïveté libre-échangiste ; une énergie commune pour sortir des dépendances qui ont rendu l’Europe vulnérable au premier choc extérieur ; des frontières assumées, pour que la circulation des personnes reste un choix politique délibéré, non une contrainte subie. Ce n’est pas l’Europe contre les nations. C’est l’Europe par les nations — des États qui coopèrent parce qu’ils sont souverains, non des entités qui s’effacent parce qu’elles ont abdiqué. La différence n’est pas sémantique : elle est existentielle. On ne met en commun que ce que l’on possède. Une nation qui a délégué sa politique budgétaire, abdiqué sa politique industrielle et externalisé sa sécurité n’apporte rien à la table — sinon sa dépendance. Le Liban offre, en négatif, la démonstration par l’absurde. Là où l’État a renoncé au monopole de la protection — en laissant des milices communautaires assurer la sécurité de leurs membres respectifs —, c’est la nation elle-même qui s’est effondrée. Le confessionnalisme institutionnel n’a pas réconcilié les communautés : il a transformé l’État en otage de chacune d’elles. Une Europe qui continue de se diluer sans jamais choisir ce qu’elle est finira de la même manière — non par une guerre civile, mais par une sécession douce et généralisée vers les identités nationales. Les régimes changent. Les idéaux s’érodent. Les récits nationaux se réécrivent. Mais la question reste identique, d’un siècle à l’autre : cette nation est-elle capable de me protéger ? Si la réponse est non, les citoyens cherchent ailleurs — dans la communauté, dans le repli, dans la sécession douce ou violente. Une nation qui protège peut se permettre la diversité. Elle peut contenir des communautés aux identités antagonistes, des mémoires conflictuelles, des intérêts divergents — parce qu’elle offre à toutes un cadre commun de sécurité qui transcende ces divisions. Ce n’est pas l’idéologie qui unit un peuple : c’est la certitude partagée d’être défendu. Vouloir restaurer la France sans restaurer sa souveraineté, c’est vouloir allumer un feu sans combustible. Vouloir construire l’Europe sans nations souveraines, c’est vouloir bâtir une cathédrale sans fondations. Entre la puissance assumée et l’impuissance masquée, il n’y a pas de position médiane confortable. L’histoire ne laisse pas de place aux projets à moitié. La protection précède tout. Elle seule mérite le nom de politique.
WOW! Media — L’édito qui dit ce que les autres taisent.
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Paul Corey