Moyen-Orient : une carte, des frontières, mille réalités..
Édito WOW! · 5 avril 2026

Au début du XXe siècle, le Moyen-Orient n’est pas un patchwork d’États-nations comme aujourd’hui. Il appartient, pour l’essentiel, à un ensemble politique tentaculaire : l’Empire ottoman. Un monde composite, où cohabitent Arabes, Kurdes, Turcs, sunnites, chiites, chrétiens, juifs… sans que ces appartenances ne se traduisent encore en identités nationales structurées. On est d’abord fidèle à une religion, à une ville, à une tribu, à un clan. La nation, au sens moderne, n’est pas encore la grille de lecture dominante. Puis vient la rupture.
En 1916, en pleine Première Guerre mondiale, la France et le Royaume-Uni concluent dans le secret les accords Sykes-Picot. Sur une carte, à la règle, ils dessinent l’après. Leur objectif n’est pas de refléter des réalités humaines, mais de sécuriser des intérêts : routes commerciales, zones d’influence, accès aux ressources, notamment pétrolières. Le Moyen-Orient moderne naît ainsi moins d’une histoire interne que d’une projection stratégique extérieure.
À la chute de l’Empire ottoman, ces lignes deviennent des frontières. Sous l’égide de la Société des Nations, émergent des États sous mandat : Irak, Syrie, Liban, Jordanie. Ces États sont des constructions politiques avant d’être des communautés nationales. Ils agrègent des populations diverses, parfois antagonistes, enfermées dans des cadres étatiques qu’elles n’ont pas choisis.
On impose la forme “État-nation” à des sociétés qui ne se pensent pas encore comme telles. Les conséquences sont durables. Tensions internes, rivalités communautaires, guerres civiles, instabilité chronique… Certaines populations, comme les Kurdes, restent en dehors de toute reconnaissance étatique, fragmentées entre plusieurs pays. D’autres se retrouvent minoritaires dans des États où elles avaient pourtant des racines anciennes.
Mais réduire ces tensions à un simple héritage colonial serait cependant simplifier. Car le Moyen-Orient ne se laisse jamai enfermer dans quelques lignes, ni géographiques, ni historiques, ni économiques…
Prenons une idée largement répandue : la région serait structurée par une opposition centrale entre sunnites et chiites. Cette lecture, devenue réflexe, a l’avantage de la clarté. Mais elle a surtout le défaut de la paresse.
Oui, l’islam est la religion dominante, avec environ 1,8 milliard de fidèles dans le monde, dont 85 à 90 % de sunnites. Oui, la fracture entre sunnites et chiites remonte à 632, à la mort du prophète Mahomet, et à la question de sa succession. Oui, elle s’est enracinée dans l’histoire, notamment après le traumatisme de Karbala en 680, et continue d’alimenter des rivalités contemporaines, notamment entre l’Iran et l’Arabie saoudite.
Mais non, cela ne suffit pas à comprendre la région. Cette grille binaire écrase une réalité infiniment plus complexe.
Le Liban compte dix-huit communautés confessionnelles reconnues. L’Irak, souvent présenté comme tripartite, recouvre en réalité une mosaïque bien plus fine. La Syrie, la Turquie, l’Iran, Israël : tous abritent des minorités dont l’existence rend toute lecture simplificatrice inopérante.
Le christianisme est né au Moyen-Orient. Les maronites du Liban, les coptes d’Égypte — entre 10 et 12 millions de fidèles —, les assyriens d’Irak témoignent d’une continuité historique profonde. Pourtant, cette présence s’érode. En Irak, les chrétiens représentaient environ 6 % de la population en 2003 ; ils sont aujourd’hui moins de 1 %, après les violences, les exils et le génocide perpétré par Daech entre 2013 et 2017.
Les druzes, issus d’un chiisme ismaélien du XIe siècle, ont intégré des éléments philosophiques néoplatoniciens jusqu’à former une religion distincte, fondée notamment sur la croyance en la réincarnation.
Les yézidis, héritiers de traditions mésopotamiennes, zoroastriennes et soufies, ont longtemps été incompris — leur figure de l’ange paon assimilée à tort au diable — et ont payé ce malentendu au prix de persécutions répétées, jusqu’au génocide de 2014. Nadia Murad, militante irakienne yézidie, survivante de l’esclavage sexuel imposé par l’État islamique lors de l’attaque de son village en 2014 en est devenue l’emblème. Après s’être échappée, elle est devenue une figure internationale en témoignant des crimes subis par sa communauté et en défendant les victimes de violences sexuelles en temps de guerre. Son engagement lui a valu le prix Nobel de la paix en 2018, faisant d’elle un symbole mondial de la lutte contre les persécutions et pour la reconnaissance du génocide des yézidis.
Et puis il y a les Kurdes. Entre 30 et 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. Le plus grand peuple au monde sans État.
Majoritairement sunnites, mais traversés eux aussi par des courants divers, dont les alévis, à la croisée du chiisme, du soufisme et de traditions anciennes. Leur situation résume à elle seule une partie du problème : comment penser une identité collective quand aucun cadre politique ne la reconnaît pleinement ?
Les juifs font pleinement partie de cette histoire plurimillénaire du Moyen-Orient. Bien avant la création d’Israël, des communautés juives vivaient dans l’ensemble de la région : en Irak — héritiers de l’exil à Babylone —, au Yémen, en Syrie, en Égypte, au Maroc ou en Iran.
Ces juifs dits « orientaux » ou « mizrahim » formaient des sociétés profondément enracinées, souvent intégrées mais distinctes, avec leurs langues (judéo-arabe, judéo-persan), leurs rites et leurs traditions propres. Leur présence a cependant été brutalement bouleversée au XXe siècle : entre les années 1940 et 1970, la quasi-totalité de ces communautés a quitté les pays arabes et musulmans, sous l’effet combiné des tensions politiques, des violences, des discriminations et de la création d’Israël.
Cette cartographie humaine interdit toute lecture simplificatrice.
Le Moyen-Orient est une superposition de lignes de faille : religieuses, ethniques, linguistiques, historiques, sociales, géopolitiques… Certaines se croisent, d’autres se contredisent, beaucoup évoluent dans le temps.
Le Liban en offre une forme d’aboutissement. Depuis 1943, ce pays a tenté de transformer sa diversité confessionnelle en système politique, en répartissant le pouvoir entre communautés. Mais ce compromis, conçu pour équilibrer, a progressivement figé les divisions. L’ État est souvent paralysé car chaque décision devient un arbitrage communautaire. L’effondrement financier de 2019, puis l’explosion du port de Beyrouth en 2020, ont mis en lumière les limites d’un système qui organise la coexistence sans produire de véritable unité politique.
Comment gouverner un espace où l’identité confessionnelle et culturelle précède — et parfois dépasse — l’identité nationale ? Comment reconnaître les différences sans les transformer en lignes de fracture institutionnelles ? Comment construire un “nous” commun sans effacer les appartenances multiples ?
Cette interrogation dépasse désormais largement le seul Moyen-Orient. Car ce défi — faire nation quand on ne l’est pas pleinement — commence à travailler, de manière plus diffuse mais réelle, les sociétés occidentales elles-mêmes.
L’ouverture des frontières, les dynamiques migratoires, la diversification culturelle et religieuse recomposent progressivement les équilibres historiques. Tant que subsiste un socle commun solide — langue, institutions, récit partagé — la diversité peut s’y agréger sans le fragiliser. Mais lorsque ce socle se dilue, un autre modèle apparaît : celui de sociétés fragmentées, où les appartenances coexistent sans toujours converger.
A cet égard, le Liban agit comme un révélateur. Un système où la reconnaissance des différences, au lieu de les dépasser, les a institutionnalisées — jusqu’à rendre l’action politique difficile, parfois impossible.
À l’horizon de plusieurs décennies, l’enjeu pourrait devenir central. Comment produire d'un commun, plutôt que seulement gérer la diversité ? Eviter que la pluralité ne se transforme en juxtaposition — et que la société, faute de récit commun, ne se fragmente en blocs parallèles.
La question est universelle : comment faire peuple quand les identités se multiplient ? Et jusqu’à quel point une nation peut-elle se recomposer sans se dissoudre ?
Paul Corey