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Schengen, le contrat inachevé (1/3)

CEUTA révèle des situations incompatibles entre pays membres.

Schengen, le contrat inachevé (1/3)

Le 30 juillet, une frontière de vingt kilomètres carrés cède en quelques heures. Cinq jours plus tard, cinq gouvernements européens racontent le même événement de cinq manières différentes. Aucun ne raisonne de façon incohérente. Chacun réagit à son problème spécifique. C'est toute la difficulté structurelle du sujet. Quasi insoluble ?

wow-media.fr

Ceuta : vingt kilomètres carrés, 85 000 habitants, enclave espagnole sur la côte marocaine. Les 30 et 31 juillet, la ligne de démarcation cède. Madrid chiffre 72 000 entrées et près de 70 000 reconduites vers le Maroc en quelques jours. Le bilan humain diverge selon la rive : au moins 72 morts côté espagnol, 75 selon les autorités locales de Ceuta, onze selon Rabat.

L’affaire a télescopé trois textes que le débat public confond souvent.

Ceuta relève du franchissement irrégulier d’une frontière extérieure. Les personnes entrées ont été reconduites au Maroc en quelques jours. Aucune procédure d’asile, aucun titre de séjour, aucune relocalisation. Elles ont franchi une frontière extérieure de l’Union relevant du régime particulier de Ceuta, sans entrer dans le mécanisme ordinaire de circulation de l’espace Schengen.

La régularisation espagnole est autre chose. Elle porte sur un demi-million de travailleurs installés depuis des années, arrivés par avion avec un visa touristique expiré, majoritairement latino-américains. Elle n’a rien à voir avec l’asile, ni avec le franchissement d’une frontière. Le gouvernement espagnol attribue l’afflux à l’exploitation, par les réseaux de passeurs, d’une décision de justice sur la reconduite des migrants arrivés par la mer. Rome y voit la conséquence du décret de régularisation, qui accorde des titres de séjour et non la nationalité ; Madrid conteste ce lien.

Le mécanisme de solidarité du Pacte européen est un troisième texte. Il ne concerne que les demandeurs d’asile enregistrés, dont le dossier est en cours d’examen.

Aucun des trois sujets: Schengen, la régularisation des latino-américains, ou le mécanisme de solidarité ne concerne directement Ceuta. Pourtant l'émoi européen est aussi grand que la confusion.

Le 31 juillet, l’Italie se dit prête à suspendre Schengen avec l’Espagne ; le Danemark tient le même langage. Le 1er août, Rome rétablit pour un mois des contrôles aériens et maritimes sur les arrivées espagnoles. Madrid convoque l’ambassadeur d’Italie et dénonce l’égoïsme de plusieurs partenaires. Paris renforce ses propres contrôles. Vingt-deux dirigeants sur vingt-sept réclament une réunion d’urgence.

Ceuta n’a pas créé ces divergences. Elle les a rendues visibles.

Schengen est souvent présenté comme un espace unique. Mais,en vérité, les flux migratoires, eux, dessinent au moins cinq réalités différentes.

La Grèce et l’Allemagne reçoivent la même immigration, venue du Moyen-Orient et d’Asie, par deux routes distinctes : la Méditerranée orientale et la Crète d’un côté, les Balkans et la voie terrestre de l’autre. Elles en tirent des doctrines opposées. Athènes enregistre 5,3 primo-demandeurs pour mille habitants, le plus fort ratio du continent, et réclame davantage de relocalisations vers le nord. Berlin en enregistre 1,3, le plus faible des cinq, et veut réduire les arrivées en renforçant les contrôles. Ces deux pays ne partagent que l’origine de leurs flux. Leurs réponses divergent.

L’Italie et la France forment une autre paire. Même provenance dominante, africaine, deux portes d’entrée différentes : la Méditerranée centrale pour l’une, la Méditerranée occidentale et les routes aériennes pour l’autre. Rome, à 2,1 pour mille, veut répartir les arrivées entre les États membres. Paris, à 1,7, veut contrôler les flux en maintenant le droit d’asile.

Ces positions sont toutes cohérentes. Elles ne sont pas conciliables.

Reste l’Espagne, dont le profil migratoire ne ressemble à aucun autre. Ses primo-demandeurs viennent d’Amérique latine dans une proportion de 60 à 70 %, arrivés par l’Atlantique et les Canaries. Elle en compte 2,9 pour mille et régularise par décret un demi-million de travailleurs sans papiers, adossée à une économie qui en a besoin.

Et les positions bougent. Sur la période 2015-2020, l’Allemagne portait en cumulé 20,9 primo-demandeurs pour mille habitants, deuxième du groupe derrière la Grèce ; l’Espagne en portait 6,5, dernière. Dix ans plus tard, elles ont échangé leurs places. L’Espagne est deuxième. L’Allemagne est dernière. La Grèce, elle, n’a jamais quitté la première place.

Le déplacement des routes ne suffit pas à expliquer ce renversement. Les décisions publiques comptent désormais autant que les routes migratoires.

Mais, au final, la convergence sur un sujet aussi disparate est illusoire. Une même décision peut donc sembler rationnelle à Madrid et irresponsable à Rome.

Le contrat Schengen est pourtant simple. On supprime les contrôles entre nous parce qu’on se fait confiance pour tenir l’extérieur ensemble.

L’entretien de la frontière extérieure incombe aux États qui s’y trouvent. Mais l’asile, l’admission, la régularisation et le retour demeurent des compétences nationales.

L’Europe a posé une serrure commune et laissé une clé dans chaque capitale.

Le retour des contrôles intérieurs demeure. Le code frontières le prévoit lorsque la confiance disparaît. Une dizaine d’États en maintiennent aujourd’hui. Paris a reconduit les siens sans interruption depuis novembre 2015, jusqu’au 31 octobre prochain.

L’exception est donc devenue le régime.

Ceuta n’a pas seulement mis à l’épreuve la surveillance d’un littoral. Elle a révélé les limites d’un contrat que l’Europe applique depuis quarante ans sans l’avoir jamais complètement achevé.

En 2026, l’Europe partage une frontière. Elle ne partage toujours pas la décision de l’ouvrir, de la fermer, d’accueillir ou de renvoyer. Tant que cette contradiction subsistera, chaque crise ressemblera à Ceuta.

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Paul Corey