L’empire ou la tribu — la nation au milieu (1/3)
Coincé entre empires et communautés...

Voici le paradoxe que personne ne veut formuler : les trois régimes les plus puissants de la planète — les États-Unis, la Chine, la Russie — ont construit leur unité nationale par la contrainte, parfois par la violence, toujours par l’effacement partiel des identités minoritaires. Et ça marche.
L’Europe, elle, a choisi la voie inverse : respecter les nations, préserver les langues, ménager les souverainetés. Et ça ne marche pas. La question n’est donc pas de savoir si le modèle européen est moral. Elle est de savoir s’il est réaliste.
Les États-Unis ont bâti leur cohésion nationale sur un mythe fondateur — le melting pot — et sur une réalité moins racontable : l’éradication méthodique des peuples autochtones, la servitude raciale institutionnalisée, l’assimilation contrainte de vagues successives d’immigrants. C’est un constat. La nation américaine tient parce qu’elle a choisi, dès l’origine, une identité hégémonique — une langue, une Constitution, un hymne, une armée — au service de laquelle toutes les autres identités ont dû, bon gré mal gré, se fondre.
La Chine impose aujourd’hui à ses minorités ouïghoures, tibétaines, mongoles une sinisation dont les méthodes ne laissent guère d’ambiguïté. La Russie russifie depuis des siècles, de la Tchétchénie à l’Ukraine, avec la même logique implacable : une culture dominante qui absorbe, marginalise ou réprime. Ces puissances partagent une conviction que le libéralisme occidental répugne à formuler : une nation forte requiert une identité centrale suffisamment puissante pour dépasser les fractures internes.
Ces “empires” — on pourrait ajouter l’Iran… sont accommodants sur le plan des droits mais ont raison sur le plan de la cohésion nationale.
Le Moyen-Orient illustre l’exacte contre-preuve.
Lorsque des puissances extérieures ont tracé des frontières sans tenir compte des réalités humaines — les accords Sykes-Picot de 1916 en sont l’acte fondateur —, elles ont fabriqué des États sans nations. L’Irak, la Syrie, le Liban : des constructions administratives plaquées sur des réalités tribales, confessionnelles, ethniques qui n’attendaient qu’un affaiblissement du pouvoir central pour resurgir.
Le Liban a institutionnalisé la division confessionnelle dans sa propre constitution, croyant ainsi la neutraliser. Il n’a réussi qu’à la figer — et, en renonçant au monopole de la force étatique au profit des milices communautaires, il a signé l’arrêt de mort de sa propre cohérence nationale. Les Kurdes attendent depuis un siècle un État qui ne viendra pas. Les Yézidis, les chrétiens d’Orient survivent dans les interstices de systèmes qui ne les reconnaissent qu’imparfaitement.
Le Moyen-Orient est le laboratoire de ce qui advient quand on impose une nation là où n’existe que communautés : l’État tient tant que la force le soutient, et s’effondre dès qu’elle vacille.
L’Europe se croit à l’abri de cette leçon.
Le vrai problème européen n’est pas qu’elle ressemble au Moyen-Orient : ses États ont une cohérence historique réelle, ses frontières correspondent grossièrement à des réalités culturelles sédimentées. Le vrai problème est qu’elle ambitionne de devenir un “empire”, a l’instar des USA où de la Chine, sans en avoir ni les ressorts ni la volonté politique. Elle veut la puissance sans l’hégémonie, l’unité sans l’assimilation, la souveraineté collective sans renoncer aux souverainetés nationales.
Cette contradiction structurelle paralyse chaque décision importante : politique migratoire, défense commune, fiscalité, politique industrielle. L’identité européenne existe — mais elle est procédurale, non substantielle. Elle se définit par des règles partagées, un marché commun, une Cour de justice…
Elle ne se vit pas dans la chair, dans la mémoire collective, dans le sentiment d’appartenir au même destin. Un Polonais et un Portugais partagent un passeport bordeaux et peu d’autre chose. Un Américain du Mississippi et un Californien partagent une langue, un hymne, une armée, un président élu ensemble — et une mythologie nationale qui, malgré tout, les unit.
La différence est d’importance stratégique pour l’avenir de l’UE. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à la question que les démocraties libérales évitent soigneusement de poser : qu’est-ce qui fait tenir une nation ?
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Paul Corey