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En France, la faute est rare, le fautif encore plus..

Édito WOW! · 26 avril 2026

En France, la faute est rare, le fautif encore plus..

Entre 2011 et 2013, le logiciel Louvois a provoqué un fiasco massif de paie dans l’armée française, coûtant près d’un demi-milliard d’euros avant d’être abandonné. Pendant des années, le logiciel verse des montants erronés à 100 000 militaires, plaçant leurs familles à découvert. Aucune sanction disciplinaire. Aucun chef de projet ministériel écarté. Aucune carrière brisée. Un « défaut de pilotage » reconnu — par personne en particulier.

La France - son secteur public - a inventé un art singulier : transformer chaque faute en phénomène atmosphérique. Imprévisible. Sans auteur. Sans conséquence. Une exception française de plus.

Il suffit de comparer deux mondes pour mesurer le fossé. Dans le privé, un directeur informatique qui laisse un projet engloutir des centaines de millions sans livrer un système fonctionnel est écarté au premier audit catastrophique. Dans le public, on crée un comité de pilotage supplémentaire.

SIRHEN, le logiciel de l’Éducation nationale, engloutit près de 400 millions d’euros sans jamais fonctionner. Le ministère renvoie vers la DSI, qui renvoie vers le prestataire, qui renvoie vers une décision prise dix ans plus tôt. Chacun a peut-être sa part. Mais personne n’a jamais « la » part.

Au Louvre, des conservateurs valident des acquisitions d’origine douteuse — un directeur privé aurait été immédiatement débarqué. L’institution, elle, évoque des « contrôles insuffisants », comme si un comité, et non des individus, avait signé les autorisations d’achat. La faute flotte, désincarnée.

L’État devient une entité abstraite qui « reconnaît des manquements » — comme si elle parlait d’une météo défavorable.

Notre-Dame brûle en avril 2019. L’alarme s’était déclenchée. La ronde avait été orientée vers le mauvais emplacement. Un nom existe toujours derrière une chaîne défaillante. Il ne sera jamais prononcé. On se précipite vers le vocabulaire rassurant du système : « process », « chaîne défaillante », « erreur collective ».

L’effondrement de la rue d’Aubagne à Marseille — pourtant précédé de signalements précis — se dissout dans les responsabilités enchevêtrées des services municipaux.

ITER accumule des retards de plusieurs années et des dépassements budgétaires colossaux sous les yeux d’administrations parfaitement informées. La rhétorique reste invariable : le problème était « structurel ». Le structurel est la forme moderne de l’irresponsabilité.

Nulle part l’impunité n’est plus éclatante que dans la justice. Le mécanisme disciplinaire du Conseil supérieur de la magistrature n’est quasiment jamais utilisé : il appartient à la catégorie des outils qui existent pour rassurer, pas pour agir. Au Royaume-Uni, un juge qui multiplierait des décisions controversées serait évalué, entendu, éventuellement sanctionné. Aux États-Unis, un magistrat peut être destitué par impeachment. En Allemagne, l’évaluation professionnelle est réelle : une faute grave laisse une trace dans une carrière. En France, la souveraineté judiciaire est totale : un pouvoir sans contrôle, sans reddition, sans compte à rendre. Le seul pouvoir régalien qui ne s’expose jamais à la lumière.

La France utilise son millefeuille administratif pour dissimuler les responsabilités.

Le refuge idéal derrière lequel tout le monde s’abrite. Lorsqu’un drame survient, on découvre que la responsabilité se situe « entre » la région, la commune, le département, l’État, et parfois une agence indépendante.

Dans les scandales hospitaliers, les inspections existent mais sont diluées entre l’ARS, les collectivités et les organismes gestionnaires. Chacun peut exhiber un rapport qui démontre qu’il avait signalé le problème. Personne ne peut être tenu pour responsable d’avoir laissé le problème prospérer.

Dans le secteur public, le statut, l’opacité et la complexité deviennent de bien pratiques “parapluies” quand la crise survient, trop énorme pour pouvoir être couverte.

Dans le secteur privé, la responsabilité individuelle est la règle : un ingénieur signe un pont, un directeur approuve un budget, un PDG répond d’un fiasco devant ses actionnaires. Dans le secteur public français, la responsabilité est collectivement évanouie avant même que la faute ne soit nommée. Non par malveillance — les fonctionnaires qui pilotent ces projets sont souvent compétents et consciencieux. Mais le système qu’ils habitent a été construit, couche après couche, pour empêcher que l’imputation soit possible. C’est une architecture de l’anonymat.

La seule réforme qui compte n’est ni budgétaire, ni technique, ni statutaire. Elle est morale. Elle consiste à réintroduire la responsabilité personnelle là où l’État a méthodiquement construit l’anonymat.

Chaque décision publique significative doit porter un nom ; ce nom doit être archivé et consultable ; les institutions chargées d’évaluer ces décisions doivent disposer de pouvoirs disciplinaires réels, pas seulement consultatifs.

Ce n’est pas une question de droite ou de gauche. C’est une question de démocratie. Un citoyen qui commet une faute en répond devant la loi. Un État qui commet une faute devrait en répondre devant les citoyens.

La démocratie française doit réapprendre que le pouvoir est une action humaine, incarnée. Non un mouvement de plaque tectonique administrative.

Les citoyens n’en peuvent plus de vivre dans une République où la faute existe, quand elle est visible — mais jamais le fautif, toujours invisible.

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Paul Corey