Lire le livre

Justice : indépendance ou immunité ?

La République protège ses juges mieux qu'elle ne protège ses justiciables

Justice : indépendance ou immunité ?

Dans un pays où analyser statistiquement les décisions d’un magistrat peut coûter cinq ans de prison, juger les juges relève presque du délit. Pourtant, moins de 1 % d’entre eux sont sanctionnés chaque année, quand près de deux Français sur trois doutent de leur impartialité. L’indépendance qui devait protéger le citoyen commence à ressembler à une forteresse.

Le juge occupe dans la démocratie une position singulière. Il dit le droit, tranche les conflits, bouleverse parfois des vies d’un trait de plume. À l’inverse de l’élu, il ne rend pas de comptes aux urnes. À l’inverse du policier, il échappe au contrôle hiérarchique. À l’inverse de l’avocat, il ne dépend d’aucun client.

Cette autorité exceptionnelle fonde son indépendance. Elle soulève une question vertigineuse : qui surveille les surveillants de la loi ?

Le contrôle existe, mais il reste intérieur. Le Conseil supérieur de la magistrature évalue, note, sanctionne à la marge. Pour les procureurs, il ne rend qu’un avis : la décision finale revient au garde des Sceaux. La justice se contrôle ainsi en circuit fermé, entre pairs, à l’abri du regard extérieur.

Le mécanisme se veut protecteur de l’indépendance. Il produit de l’opacité.

La loi de 2019 a porté cette logique à son comble. Comparer les magistrats à partir de leurs décisions est désormais passible de cinq ans de prison. Le pays a légiféré pour s’interdire de mesurer ses propres juges. La transparence devait éclairer la justice ; elle est devenue un risque pénal. C’est l’angle mort d’une institution qui préfère ne pas se savoir observée.

Le résultat se lit dans la défiance.

Quand le citoyen ne comprend plus la justice, il la rejette ou la subit sans la respecter. L’indépendance, conçue comme un bouclier, se met à ressembler à une immunité. Et une institution qui s’isole au nom de son autonomie finit par la fragiliser.

Ailleurs, le dilemme a été dépassé.

Au Royaume-Uni, le Judicial Conduct Investigations Office (JCIO), créé en 2006, repose sur un principe aussi simple qu’astucieux : la discipline relève d’une double signature. Toute sanction exige l’accord conjoint du Lord Chief Justice et du Lord Chancellor, chef de la justice d’une part, ministre de l’autre. Ni l’exécutif ne peut sanctionner un juge pour des raisons politiques, ni la magistrature ne peut étouffer une affaire gênante.

Le citoyen peut déposer plainte en ligne contre n’importe quel juge pour comportement personnel fautif. Les décisions disciplinaires sont publiées sur le site du JCIO, classées par année. La procédure ne peut pas contester une décision de justice — cela relève de l’appel — mais elle sanctionne le comportement : propos racistes, usage inadapté des réseaux sociaux, endormissement à l’audience.

La séparation est nette. L’indépendance décisionnelle est préservée. Le comportement, lui, est public.

En Norvège, l’administration des tribunaux a été retirée du ministère de la Justice en 2002 pour être confiée à une agence autonome basée à Trondheim. Cette agence gère les opérations des tribunaux sans interférer ni dans les procédures judiciaires, ni dans la nomination des juges.

La discipline relève d’un Comité de surveillance distinct, composé de deux représentants du grand public, un avocat, deux juges et un juge foncier — tous nommés par le gouvernement. Le principe directeur est constitutionnel : la règle fondamentale des tribunaux norvégiens est l’accès public: toutes les audiences, procédures et décisions judiciaires sont en principe ouvertes. La Norvège figure régulièrement parmi les pays où la confiance envers la justice est la plus élevée d’Europe.

Au Danemark, la réforme est venue plus tôt. La Domstolsstyrelsen (administration des tribunaux) a été créée en 1999, première du genre dans les pays nordiques, avec pour mission explicite de séparer la gestion administrative des cours de leur tutelle ministérielle. Le Danemark a adopté dès 1985 une loi d’accès aux documents administratifs, révisée en 2014, qui s’applique au fonctionnement de l’institution judiciaire.

La confiance des Danois envers leur système judiciaire est le produit d’une transparence organisée.

Au Canada, la réforme de 2023 a franchi un pas décisif. Les panels d’examen comptent désormais obligatoirement un membre du grand public aux côtés d’un juge et d’un membre du Conseil judiciaire pour statuer sur les sanctions ne justifiant pas la révocation. Pour les cas les plus graves pouvant mener à la révocation, le panel de cinq membres comprend deux membres du Conseil, un juge supplémentaire, un avocat senior et un citoyen ordinaire. Tout Canadien peut saisir le Conseil judiciaire s’il estime avoir été lésé par la conduite d’un juge.

Le profane siège aux côtés du professionnel. Il ne juge pas le droit ; il juge le comportement.

En Espagne, c’est la Constitution elle-même qui a tranché. La Constitution de 1978, héritée de la transition démocratique après Franco, établit le Consejo General del Poder Judicial comme organe de gouvernement de la magistrature, distinct de l’exécutif et du législatif. Ce Conseil, fondé en 1980, supervise les nominations, les promotions, les mutations de juges et l’inspection des tribunaux. Son Comité d’éthique instruit les plaintes pour manquement déontologique et administre les sanctions. Ses vingt membres sont nommés pour cinq ans, élus par le Parlement, non désignés par le ministère.

Le verrou constitutionnel est organique.

Partout, la transparence renforce l’indépendance et nourrit la confiance. Mélanger les regards (magistrats, avocats, citoyens) désamorce à la fois le corporatisme et la politisation.

Évaluer le service public de la justice, sans toucher à la décision individuelle, réconcilie l’inconciliable.

La France reste prisonnière d’une fausse alternative : le sanctuaire ou le tribunal populaire. Entre les deux s’ouvre une voie adulte. Un Conseil supérieur élargi et pleinement compétent. Une saisine citoyenne encadrée. Des audits publics par juridiction. Une magistrature qui sort de son silence pour expliquer son métier.

Une démocratie mûre ne craint pas d’examiner ses propres institutions, surtout celles qui détiennent le monopole de la contrainte légitime. La démocratie n’esquive pas la question qui dérange. Elle y répond.

La question n’est pas de juger les juges mais de pouvoir demander des comptes à la justice sans renoncer à son indépendance.

Retrouvez nos sources, nos textes et archives sur wow-media.fr

UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.

Paul Corey