Lire le livre

L’aviation CIVILe bute toujours devant le mur du son

Édito WOW! · 17 juin 2026

L’aviation CIVILe bute toujours devant le mur du son

En 1947, un homme aux deux côtes fêlées franchit le mur du son dans une machine dessinée comme une balle de fusil. Soixante-dix-neuf ans plus tard, aucun avion de ligne ne vole plus vite que le son. L’aviation civile est le seul transport qui n’ait pas accéléré depuis un demi-siècle.

Le 14 octobre 1947, Chuck Yeager atteint Mach 1,06 au-dessus du désert Mojave. Les côtes brisées deux jours plus tôt dans une chute de cheval, il ferme la trappe de l’avion-fusée grâce à un manche à balai scié, glissé dans le verrou par son ingénieur. En moins de dix ans, le supersonique cesse d’être un exploit pour devenir un standard militaire. La France passe Mach 1 dès 1952. La vitesse triomphe partout où elle s’impose par la force. Partout, sauf là où on l’attendait vraiment : le transport des hommes.

Le Concorde fut la plus belle promesse de cette ambition. Paris-New York en trois heures et demie. Une croisière à 18 000 mètres, d’où les passagers apercevaient la courbure de la Terre. Une prouesse d’ingénierie absolue, née d’une alliance franco-britannique conçue pour défier Boeing.

Mais l’échec était inscrit dès l’épure. L’appareil brûlait quatre fois plus de kérosène par passager qu’un long-courrier moderne. Le choc pétrolier de 1973 dissipa les commandes pendant sa certification. Et le bang supersonique, cette détonation qui balayait une bande de terrain large de cent kilomètres, fit interdire le vol à pleine vitesse au-dessus des terres habitées. À Oklahoma City, six mois d’essais avaient déclenché quinze mille plaintes. La géographie commerciale de l’avion se réduisit à quelques traversées océaniques.

Restait un produit de luxe en quête d’un marché de masse. Au tarif plein, le billet transatlantique se chiffrait en milliers d’euros, mais la cabine ne se remplissait qu’à coups de surclassements et de billets primes. La demande au prix affiché n’a jamais suivi.

La demande était encore plus fragile encore qu’il n’y paraît, car la valeur du supersonique dépendait du sens du vol.

Paris compte six heures d’avance sur New York. Vers l’ouest, le temps se gagne : parti en fin de matinée, le passager se posait à Manhattan avant l’heure de son départ, une journée de travail entière offerte. Vers l’est, le temps se perd : huit heures du matin à New York, dix-sept heures trente à Paris, une journée de soleil brûlée en transit.

Au retour, le supersonique affrontait un rival imbattable, le vol de nuit subsonique, qui franchit l’Atlantique pendant le sommeil et dépose le voyageur reposé au petit matin.

Payer dix fois le prix pour sacrifier une nuit n’avait de sens pour personne. Le supersonique ne possédait qu’un demi-marché.

En 2003, le dernier Concorde se posa à Londres. Sans successeur.

Voilà le vrai basculement. La course à la vitesse a perdu contre la course à l’efficacité. L’Airbus A350 transporte trois cents passagers à neuf cents kilomètres-heure en consommant le tiers du carburant de son aîné supersonique. Il se pose partout, sans nuisance, et il est rentable.

Voler moins vite est devenu la réponse la plus intelligente.

Le rêve revient pourtant. Le démonstrateur de Boom Supersonic a refranchi le mur du son en 2025, et son Overture promet le retour du supersonique civil vers 2030. La NASA travaille à réduire le bang à un simple claquement de portière lointaine.

Mais les questions de 2026 sont celles de 1973. Un avion plus rapide demeure plus émetteur, dans un monde qui s’engage à décarboner. Les carburants durables pesaient moins de un pour cent du kérosène mondial l’an dernier. Et la clientèle visée reste la même : un demi-marché, dans le sens est- ouest, de voyageurs d’affaires et touristes fortunés.

Ce que Yeager a vaincu en 1947 était une barrière physique. Ce que Concorde a rencontré trente ans plus tard relevait d’une autre loi, plus implacable encore : celle de l’économie. Le mur du son a cédé. Celui du coût par passager, pas encore. Tant qu’un avion deux fois plus rapide coûtera beaucoup plus que deux fois plus cher à exploiter, la vitesse restera une niche de luxe,surtout pour aller de l’est vers l’ouest.

Le supersonique a vaincu une partie de la physique mais pas encore son arithmétique.

Retrouvez nos sources, nos textes et archives sur wow-media.fr

UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.

Paul Corey