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Tristes réalités : la France peut-elle encore faire nation ?

Édito WOW! · 15 mai 2026

Tristes réalités : la France peut-elle encore faire nation ?

Quand 19 % de la population concentre 31 % de la richesse nationale, ce n’est plus un pays qui se développe : c’est un pays qui se sépare de lui-même. Et ce que l’on prend pour une dynamique métropolitaine pourrait bien être l’acte de décès silencieux d’une nation.

Soixante-et-onze ans après Tristes Tropiques, le regard de Lévi-Strauss se retourne sur nous. L’ethnologue décrivait des civilisations lointaines pulvérisées par la modernité ; la France connaît aujourd’hui le même vertige, mais à domicile.

Un monde que l’on croyait solide se décompose de l’intérieur, repère après repère, pièce après pièce.

La France ne se découpe plus en régions. Elle dérive en plaques tectoniques. L’Île-de-France hypertrophiée vit dans son propre climat mental sur 2 % du territoire. Les vingt-deux métropoles captent un tiers de la population et la moitié du PIB.

Tout le reste s’enfonce dans une dévitalisation lente : six millions de Français sans médecin traitant, 87 % du territoire en sous-densité médicale, fermetures de classes, gares désaffectées, commerces clos.

La verticalité géographique se double d’une stratification sociale étanche.

Les diplômés mobiles évoluent dans une France ascendante où mérite et réseaux ouvrent les portes. Les autres affrontent une France des files d’attente, des dossiers refusés, des droits théoriques inaccessibles : selon la DREES, près d’un tiers des bénéficiaires potentiels du RSA y renoncent par épuisement administratif.

La classe moyenne, longtemps pilier du pays, ne croit plus à l’ascension. Pire, elle redoute la chute. Le déclassement est devenu sa grammaire quotidienne.

Les mêmes mots — République, laïcité, identité, diversité — ne désignent plus les mêmes réalités selon qui les prononce.

L’histoire nationale est devenue un champ de bataille mémoriel.

L’école, censée être le creuset républicain, figure selon PISA 2022 parmi les systèmes les plus socialement déterministes de l’OCDE.

Le service militaire qui brassait les classes a disparu en 1997. Rien ne l’a remplacé.

Le clivage gauche-droite s’est dissous sans qu’aucun système ne le remplace.

Le 49.3 est devenu l’outil ordinaire du gouvernement, utilisé 23 fois en seize mois sous Élisabeth Borne, record absolu sous la Vᵉ République.

La Cour des comptes alerte depuis mai 2025 sur un risque sérieux de crise de liquidité de la Sécurité sociale dès 2027. L’État est techniquement performant pour mesurer ses propres dérives, politiquement incapable de les corriger.

La fracture décisive demeure pourtant la moins visible : la disparition du « nous ». Non pas le « nous » des commémorations officielles, mais celui qui permet de se penser comme membres d’un même corps politique, héritiers d’une même histoire, engagés dans un même destin.

Une nation peut survivre à des désaccords idéologiques. Elle ne survit jamais longtemps à des récits incompatibles.

Cette disparition obéit à une mécanique précise. Chacun arbitre en permanence entre sa communauté d’origine et la nation, à la recherche du meilleur compromis entre liberté et protection.

Tant que la nation protège mieux que les communautés, elle remporte l’arbitrage. Quand elle cesse de protéger, les communautés captent les loyautés à sa place.

Un effet de ciseau achève l’érosion. Plus les libertés individuelles deviennent non négociables, et plus la protection nationale paraît moins démontrable, plus la nation s’éteint.

Les deux termes du contrat originel s’effondrent ensemble : on ne cède plus rien, et la nation n’apporte plus rien en compensation.

Une France qui cesse de protéger cesse d’être choisie.

Comme Lévi-Strauss face aux Nambikwara, nous sommes désormais à la fois les observateurs et les observés, les diagnosticiens et les malades. Le luxe de la distance ethnologique nous est refusé. Nous décrivons donc notre propre effritement.

Tristes Tropiques, Tristes Réalités.

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Paul Corey