François Pinault
Le Breton qui a transformé ses blessures en empire mondial.

Marchand de bois breton devenu rival historique de Bernard Arnault, il a coiffé LVMH sur Gucci en 1999 et règne aujourd’hui sur dix mille œuvres d’art contemporain.
Né le 21 août 1936 à Les Champs-Géraux, dans les Côtes-d’Armor. Famille catholique modeste, père marchand de bois. Pensionnat catholique à Rennes à onze ans. Il quitte l’école à seize ans, marqué par les moqueries sur son accent paysan. Engagement volontaire pour la guerre d’Algérie : deux ans et demi de service.
En 1963, il fonde sa propre société de négoce de bois à Rennes avec un prêt bancaire et dix salariés. Il prospecte clients et fournisseurs à bord d’un petit avion loué. Au début des années 1970, l’entreprise est en difficulté : il la vend, spécule sur le sucre, fait une plus-value de 100 millions de francs, et la rachète pour 10. Il se spécialise dès lors dans la reprise d’entreprises en faillite.
Le 25 octobre 1988, Pinault SA entre en Bourse. Suit une vague d’acquisitions : CFAO en 1990, Conforama en 1991, Le Printemps en 1992, La Redoute et la Fnac en 1994. Le groupe prend le nom de Pinault-Printemps-Redoute en 1993. En 1992, il crée la holding familiale Artémis.
En mars 1999, PPR rachète 42 % de Gucci pour 3 milliards de dollars. Bernard Arnault, qui montait au capital depuis des mois, perd la bataille face au « chevalier blanc » Pinault. Suivent Yves Saint Laurent la même année, Boucheron en 2000, Balenciaga en 2001, Alexander McQueen, Brioni. En 2013, PPR devient Kering, recentré sur le luxe.
Parallèlement, il bâtit une autre face de l’empire via Artémis. En 1997, rachat du magazine Le Point. En 1998, acquisition de Christie’s pour 1,2 milliard d’euros, deux ans avant la légalisation des maisons de ventes aux enchères privées en France. La même année, reprise du Stade Rennais. Il acquiert le Château Latour, le Clos de Tart, le champagne Jacquesson, la compagnie de croisière Ponant en 2015.
Collectionneur depuis les années 1970, il bâtit l’une des collections d’art contemporain les plus importantes au monde. En 1990, il rachète Losangique II (œuvre du peintre néerlandais Piet Mondrian, figure majeure de l’abstraction géométrique, presque “pure”) pour 8,8 millions de dollars.
En 2005, il rachète le Palazzo Grassi à Venise ; en 2007, il obtient la Punta della Dogana, l’ancienne douane maritime de Venise. La ville lui confie le bâtiment après un appel d’offres très médiatisé face à la Fondation Guggenheim. L’architecte japonais Tadao Ando rénove le lieu dans un style minimaliste mêlant béton brut et patrimoine vénitien.
En mai 2021, François Pinault ouvre la Bourse de Commerce, ancien bâtiment historique du centre de Paris transformé en musée privé pour sa collection d’art contemporain. Rénové par l’architecte japonais Tadao Ando pour environ 150 millions de dollars, le lieu devient la vitrine parisienne d’un ensemble de près de 10 000 œuvres, faisant de Pinault l’un des collectionneurs les plus influents du monde.
En 2003, il commence à passer la main à son fils François-Henri, marié depuis 2009 à Salma Hayek. En septembre 2023, Artémis rachète 53 % de l’agence Creative Artists Agency pour 7 milliards de dollars. En 2025, Kering, en difficulté avec un Gucci en stagnation, écarte François-Henri de la direction opérationnelle et nomme Luca de Meo PDG ; le groupe cède sa division beauté à L’Oréal.
Ainsi, en soixante ans, François Pinault est passé de marchand de bois breton à 39 milliards de dollars de fortune, transformé un négoce en faillite en empire mondial du luxe et de l’art, et fait de la collection contemporaine le théâtre d’une revanche silencieuse sur les humiliations sociales de sa jeunesse.
Paul Corey