Le retour du loup, l’abandon du berger
Édito WOW! · 2 juin 2026

En décembre 2024, l’Europe a abaissé pour la première fois de son histoire le niveau de protection d’une espèce. Quinze mois plus tard, la France autorise l’abattage de plus d’un loup sur cinq. Le retour écologique d’un prédateur disparu depuis un siècle est devenu la fracture politique d’un pays qui, pendant trente ans, a refusé de choisir.
En juin 2025, Damien Pratlong, éleveur ovin au Pompidou, en Lozère, fait charger 125 brebis dans un camion et les envoie à l’abattoir. Elles sont saines. Aucune n’a été mordue. Il les abat parce qu’il abandonne. Le geste fait le tour de la presse rurale, puis nationale. Il devient le visage d’une fracture territoriale que le pouvoir public refuse d’arbitrer depuis trente ans.
Le décor est paradoxal. La France compte désormais un peu plus d’un millier de loups, contre aucun au début des années 1990, et l’espèce est aujourd’hui présente dans une large partie du territoire. C’est, écologiquement, un succès spectaculaire : une espèce-clé recolonise des massifs entiers, régule les cervidés et restaure une fonction écosystémique disparue depuis près d’un siècle. Personne de sérieux ne le conteste.
Mais ce succès produit son propre coût humain. Environ 10 000 à 12 000 animaux d’élevage sont tués chaque année. Des dizaines de millions d’euros publics sont consacrés à la protection des troupeaux et aux indemnisations. Malgré cela, les éleveurs les plus exposés partent un à un.
Le scandale est organisationnel.
Quatre heures du matin pour une attaque ; quatre mois, parfois davantage, pour une indemnisation. L’Allemagne paie souvent en quelques semaines. La France, elle, a choisi la lenteur administrative, et l’éleveur paie ce choix en nuits blanches, en avortements liés au stress, en troupeaux traumatisés qui refusent parfois de pâturer normalement.
Le système d’indemnisation, calibré sur la bête morte, ignore la prédation invisible : stress du troupeau, désorganisation du pâturage, perte de productivité, épuisement humain.
Un basculement juridique vient pourtant d’avoir lieu.
Le 3 décembre 2024, la Convention de Berne fait passer le loup de l’annexe II à l’annexe III. Pour la première fois depuis 1979, l’Europe abaisse le niveau de protection d’une espèce. Le 17 juin 2025, la directive Habitats s’aligne. Puis, le 24 février 2026, un arrêté français fixe le quota d’abattage à 227 loups, soit environ 21 % de la population estimée.
Surtout, le texte supprime deux verrous : l’obligation préalable de certaines mesures de protection et l’autorisation préfectorale systématique, remplacée dans plusieurs cas par un régime déclaratif simplifié.
L’État a finalement tranché. Mais a-t-il tranché juste ?
La Roumanie abrite plusieurs milliers de loups sans connaître l’intensité du conflit français. Cette différence tient largement à la continuité d’un savoir-faire pastoral : chiens de protection généralisés, gardiennage permanent, présence humaine constante auprès des troupeaux. La France a progressivement démantelé ces pratiques entre les années 1970 et 1990, lorsque le loup avait disparu.
Elle redécouvre tardivement que la cohabitation avec un grand prédateur est un métier, et non une simple ligne budgétaire.
L’arrêté de février risque pourtant de produire l’effet inverse de celui recherché. En réduisant l’importance des mesures préventives avant les tirs, il peut décourager certains investissements de protection. Pourquoi financer une clôture électrifiée coûteuse si le tir devient plus simple ?
Or un loup abattu dans une meute structurée est souvent remplacé, en quelques mois, par un individu disperseur venu d’ailleurs. Le risque est alors de voir augmenter les tirs autorisés et les loups abattus, sans réduction durable des dommages.
La fracture est culturelle avant d’être technique.
Une majorité de Français soutient la protection du loup, mais ce soutien chute fortement dans les territoires d’élevage. La France urbaine plébiscite symboliquement ce dont elle refuse souvent d’assumer le coût matériel.
Pourtant, le pastoralisme entretient les paysages, limite l’enfrichement, réduit les risques d’incendie et maintient une activité humaine dans des territoires fragiles.
Notre société consomme la ruralité sans toujours accepter de la rémunérer à sa juste valeur.
Bientôt, la question ne sera peut-être plus de savoir combien de loups la France abat, mais combien de bergers elle conserve.
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Paul Corey