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2027 : last call (projet livre 5/15) 1992

Anatomie d'un sursaut

2027 : last call (projet livre 5/15) 1992

CHAPITRE 4 — 1992 : La fausse bonne idée

Comment la France a sacrifié sa souveraineté pour défendre son immobilisme.

Le 9 novembre 1989, le mur tombe. Dans les capitales européennes, on célèbre. À Paris, on s’inquiète. Une Allemagne réunifiée — 78 millions d’habitants, première puissance industrielle du continent, position géographique centrale — est une Allemagne qui n’a plus besoin de personne.

Mitterrand cherche une parade. Il en a déjà une. Elle s’appelle l’euro.

Le terrain a été préparé six ans plus tôt. En restant dans le Système Monétaire Européen en mars 1983, Mitterrand accepte la discipline monétaire de la Bundesbank. C’est le prix à payer pour que les marchés cessent d’attaquer le franc. La monnaie commune met fin à cette tutelle. Paris rejoint le club de la monnaie forte sans avoir à en mériter durablement les critères. L’euro, dans l’esprit de Mitterrand, n’est pas une conviction fédéraliste mais une sortie par le haut d’une double impasse : nationale en 1983, géopolitique en 1989. L’idée d’une monnaie commune est ancienne. Le rapport Werner, commandé en 1970, proposait déjà une union économique et monétaire. Elle avait échoué avec les chocs pétroliers.

Ce qui change après 1983, c’est la nature de la motivation française qui devient désormais politique, pour partie inavouable, bien loin de toute considération technique.

Le marché de dupes

Trois hommes vont construire ce qui deviendra Maastricht. Artisan du tournant de la rigueur comme ministre de l’Économie, Jacques Delors devient président de la Commission européenne en 1985. Il commande en 1988 le rapport qui porte son nom, une feuille de route technique vers la monnaie unique, adoptée par le Conseil européen de Madrid en 1989. Sa conviction est profonde : la discipline budgétaire ne peut s’imposer en France que si elle est présentée comme une contrainte supranationale plutôt que comme un choix politique.

Après la chute du mur, Helmut Kohl a besoin de l’aval de Paris pour réunifier l’Allemagne sans alarmer ses voisins. Mitterrand hésite, résiste, s’inquiète. Kohl comprend ce que cette inquiétude peut lui coûter, et ce qu’elle peut lui rapporter. Pour les apparences, il accepte de sacrifier le mark mais il exige que la future banque centrale soit calquée sur la Bundesbank : indépendante, obsédée par la stabilité des prix, installée à Francfort. Le mark disparaît comme symbole mais survit comme norme. C’est un compromis parfaitement asymétrique que Kohl présente comme une concession.

Mitterrand veut enchaîner l’Allemagne réunifiée dans une monnaie commune, l’empêcher de redevenir une puissance imprévisible. Il veut supprimer l’humiliation du franc faible. Et il veut, sans le dire, offrir à la gauche française une justification supranationale aux politiques d’austérité qu’elle ne peut pas assumer en son nom propre. Les origines de l’euro sont donc bien troubles. Elles expliquent l’architecture bancale de ce qui deviendra le traité de Maastricht : une monnaie sans État fédéral pour la soutenir, des règles budgétaires sans mécanisme de sanction crédible, une banque centrale calibrée sur le seul modèle économique allemand.

Quarante années s’en suivront pendant lesquelles la France croira peser sur l’Europe pendant que l’Europe se construira sans elle. Mitterrand s’est trompé. L’Allemagne ne sera pas arrimée à l’Europe. C’est l’Europe qui sera arrimée à l’Allemagne. Le traité de Maastricht est signé le 7 février 1992. L’échange paraît équilibré : les Allemands renoncent au deutschemark, les Français obtiennent la fin de l’hégémonie monétaire germanique.

En réalité, l’Allemagne ne cède qu’un symbole et impose une architecture. La France, elle, cède une institution et hérite de règles qu’elle n’a pas écrites. Pour entrer dans l’euro, elle devra, par la loi du 4 août 1993, rendre la Banque de France indépendante, et rompre ainsi avec deux siècles de tradition. La monnaie unique entre en vigueur le 1er janvier 1999. Le 17 février 2002, le franc cesse d’avoir cours légal, après six cent quarante ans d’existence. La France renonce définitivement à sa souveraineté monétaire.

Mitterrand a cru acheter l’Allemagne. En fait, il a vendu la souveraineté de la France.

Les conséquences sont multiples. L’euro supprime la dévaluation, l’outil d’ajustement le moins douloureux politiquement. Les pays qui perdent en compétitivité doivent passer par l’austérité imposée. La Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Irlande en font l’expérience cruelle entre 2010 et 2015. L’euro impose aussi une politique monétaire unique pour des économies radicalement différentes, calibrée sur l’économie dominante. Ce qui est bon pour Stuttgart n’est pas nécessairement bon pour Marseille.

Mais la conséquence la plus décisive est ailleurs. Parce qu’elle partage la monnaie allemande, la France emprunte pendant vingt ans à des taux proches de zéro — négatifs même, de l’été 2019 à septembre 2021 — alors qu’avec le franc, elle paierait 5 ou 6 %, comme l’Italie avant l’euro. Cet argent bon marché finance-t-il la recherche, l’éducation, la modernisation de l’État ? Non. Il finance le statu quo.

En 1999, la France et l’Allemagne affichent une dette publique identique, autour de 60 % du PIB. Vingt-cinq ans plus tard, l’Allemagne est à 63 %. La France à 114 %. Même monnaie, mêmes taux, mêmes crises mais cinquante points d’écart.

L’argent facile n’a pas préparé l’avenir. Il a payé le présent pour ne rien changer.

L’euro de 1992 permet au modèle élargi de 1945/1981 et au progressisme issu du traumatisme de 1983 de perdurer. L’euro ne contraint pas la France à l’immobilisme. Il lui permet de se l’offrir à crédit.

Vingt ans après Maastricht, le verrou a failli céder. En 2010-2012, la crise des dettes souveraines menace d’emporter la zone euro. La Grèce s’effondre. L’Espagne et le Portugal vacillent. L’Italie emprunte à 7 %. Les spreads français divergent dangereusement des taux allemands. Sans intervention, la France aurait connu la même spirale que Rome ou Madrid. Le parapluie se rouvre le 26 juillet 2012, par trois mots prononcés à Londres. Mario Draghi déclare que la BCE fera « whatever it takes » pour préserver l’euro. Aucun peuple européen n’a voté cette phrase. Aucun parlement ne l’a débattue. Un banquier central la prononce seul, sur la base d’une interprétation extensive de son mandat. Les marchés s’apaisent en quelques heures. L’euro est sauvé.

Pour la France, cette phrase signifie dix années supplémentaires de taux proches de zéro, sans avoir à rien réformer. Mitterrand avait acheté du temps en 1992. Draghi en rachète en 2012. Le sursis est étendu de dix ans sans que les Français ne soient consultés sur la dette qu’ils accumulent entre-temps.

Deux trajectoires contraires

Pendant que la France emprunte pour consommer, sa base productive s’effrite. L’Allemagne, elle, se réforme sous Schröder, comprime ses coûts salariaux, modernise son industrie. Paris ne fait rien de comparable. La part de l’industrie manufacturière française dans le PIB passe de 24 % dans les années 1980 à 10 % aujourd’hui. Près d’un million et demi d’emplois industriels perdus en vingt ans. Sans pression du marché, la France emprunte aux taux allemands quelle que soit sa situation réelle. Sans pression des règles, Chirac et Schröder suspendent ensemble le Pacte de stabilité en 2003, dès qu’il les concerne.

L’Allemagne réunifiée pèse 84 millions d’habitants contre 68. Elle vend au monde chaque année 240 milliards d’euros de plus qu’elle n’achète ; la France achète 80 milliards de plus qu’elle ne vend. Sur vingt ans, l’Allemagne a accumulé 4 000 milliards d’euros d’excédents commerciaux. La France a accumulé 1 500 milliards de déficits. L’Allemagne tient sa dépense publique. En 2009, elle inscrit dans sa Loi fondamentale un frein à la dette qui plafonne le déficit structurel à 0,35 % du PIB. Ses entreprises ne sont pas étouffées par les prélèvements, son coût du travail reste contenu. La compétitivité suit, et avec elle l’industrie : 23 % du PIB, contre 10 % en France.

La France fait l’inverse. Elle n’adopte aucune règle budgétaire contraignante. Sa dépense publique atteint 57 % du PIB, contre 49 % en Allemagne. Elle se dote du taux de prélèvements obligatoires le plus élevé d’Europe. En 2010, les deux pays étaient encore proches : 85 % de dette pour la France, 82 % pour l’Allemagne. En 2024, l’écart a explosé : 113 % contre 63 %. Cinquante points de PIB d’écart en vingt-cinq ans, dans la même monnaie, sous les mêmes règles, face aux mêmes chocs.

L’un en sort avec une dette maîtrisée, l’autre avec une dette hors de contrôle.

Quand une même monnaie couvre deux trajectoires aussi divergentes, la différence est essentiellement politique. L’Allemagne a choisi la discipline et en a payé le prix social. La France a refusé la discipline et en paie aujourd’hui le prix financier — un prix qui sera bientôt tout autre. Le cercle vicieux Mitterrand croyait enchaîner l’Allemagne réunifiée dans une monnaie commune. C’est l’inverse qui s’est produit. La France s’est enchaînée à des règles budgétaires qu’elle ne respecte pas, dans une architecture monétaire qu’elle ne contrôle pas, au nom d’un axe qui la protège moins qu’il ne la contraint. Une union de nations ne se construit durablement que si elle protège mieux que chaque nation seule. Si elle faillit, les nations n’ont aucune raison d’y abandonner leur souveraineté. Or c’est ce que la France a fait. Elle a cédé sa souveraineté monétaire à une Europe qui ne la protégeait pas mieux pour préserver le modèle social de 1945, élargi en 1981, qui était lui-même la cause de son incapacité à se réformer. Elle a sacrifié sa souveraineté pour défendre les causes de son impuissance. Le cercle est parfaitement vicieux : l’alibi européen protège le modèle social, le modèle social justifie l’alibi européen, et les deux ensemble interdisent la sortie.

Le verrou de 1992 ne tient pas seul. Il est reconduit par chacun des successeurs de Mitterrand.

Chirac suspend le Pacte de stabilité en 2003 avec Schröder dès qu’il les concerne tous deux. Sarkozy fait adopter le traité de Lisbonne en 2008 par voie parlementaire, contournant le non français de 2005. Hollande, élu en 2012 sur la promesse de renégocier le TSCG, signe le texte trois mois après son investiture, sans aucune modification. Macron prononce en septembre 2017 son discours de la Sorbonne sur la refondation européenne — budget de la zone euro, ministre des Finances commun, convergence fiscale. Berlin ne répond pas. Le discours reste lettre morte. Huit ans après, Macron n’a obtenu ni budget de zone euro, ni ministre des Finances commun, ni convergence fiscale.

Comme 1945 et 1981, le verrou 1992 obéit à la même logique qu’un « droit acquis » que personne n’ose défaire : celui de s’endetter à bas prix pour ne pas réformer.

On objectera qu’il existe une exception : en juillet 2020, pour la première fois, l’Union européenne mutualise sa dette pour le Covid. N’est-ce pas la preuve que la stratégie de patience a fini par payer ? L’épisode démontre l’inverse. La mutualisation n’a pas été arrachée par la France après trente ans de plaidoyer. Elle a été décidée par Berlin, dans un contexte de crise qui menaçait aussi l’Allemagne. Elle est strictement bornée dans le temps, plafonnée dans son montant, encadrée dans ses conditions d’usage. Et cette « victoire » coûte plus cher à la France qu’elle ne lui rapporte. Paris reçoit 40 milliards de subventions, soit 10 % de l’enveloppe. Paris contribuera au remboursement à hauteur de 17 % du budget européen — entre 66 et 70 milliards d’ici 2058. Déficit net pour le contribuable français : 26 à 30 milliards d’euros. Berlin garde la main.

Paris paie le ticket d’entrée sans obtenir de clé.

Un dernier événement aggrave mécaniquement le verrou de 1992. Le 23 juin 2016, les Britanniques votent à 52 % la sortie de l’Union européenne. Pendant quarante-sept ans, le Royaume-Uni y avait été un contrepoids naturel à l’hégémonie allemande — par tradition libérale contre le corporatisme rhénan, par instinct atlantiste contre le continentalisme berlinois. Avec Londres, Paris disposait d’un allié objectif sur la banque, le commerce extérieur, la défense et la politique industrielle. Sans Londres, depuis le 31 janvier 2020, ce contrepoids a disparu. Le bloc germano-nordique-oriental n’a plus face à lui aucune puissance comparable capable de rééquilibrer l’arbitrage européen.

La France se retrouve seule, structurellement minoritaire, dans une Union dont la mécanique décisionnelle favorise désormais presque automatiquement le camp allemand.

Chaque élargissement dilue le poids de la France. L’Allemagne plaide systématiquement pour l’élargissement à l’Est par stratégie industrielle. Les pays d’Europe centrale deviennent ses ateliers : intégrés dans ses chaînes de valeur, dépendants de ses commandes. Un bloc germano-nordique-oriental — Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Danemark, Suède, Finlande, plus Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie — pèse plus de 60 % de la population de l’Union et plus de 65 % de son PIB. Il atteint seul, sans la France, le seuil de 55 % des États et 65 % de la population fixé par le traité de Lisbonne pour la majorité qualifiée.

La France n’est plus nécessaire à la décision européenne.

Le « couple franco-allemand » est une fiction française. Les Allemands n’en parlent jamais dans leur débat public. Quand Berlin veut acheter du matériel militaire, il choisit les F-35 américains plutôt que le Rafale, et lance son bouclier antimissiles Sky Shield en 2022 sans informer Paris — quinze pays européens signent, la France n’est pas invitée. Quand il veut sortir du nucléaire, il le fait contre l’avis français et impose à l’Europe une taxonomie verte qui exclut l’atome. Quand il veut signer le traité Mercosur, il passe outre le vote de l’Assemblée nationale française. À chaque arbitrage majeur des dix dernières années — défense, énergie, commerce, industrie, dette commune — l’Allemagne décide contre la France ou sans elle. Paris fait bonne figure, organise les sommets de l’Élysée, multiplie les communiqués communs. Berlin signe et exécute sa propre stratégie.

Dans une Europe à six, la France était une puissance fondatrice incontournable. Dans une Europe à vingt-sept, elle est un membre parmi d’autres — le plus endetté, le moins industriel, celui dont la voix compte le moins dans les arbitrages qui comptent.

La note à régler

La France se retrouve dans une situation sans précédent : une dette de pays en développement avec un modèle social de pays riche, une industrie dévastée, une balance commerciale insupportable, une souveraineté transférée à des institutions qu’elle ne contrôle plus.

Le verrou de 1992 est le seul des quatre qui ne s’ouvre pas de l’intérieur. Il nécessite une négociation, une coalition, une diplomatie avec des partenaires européens qui n’ont aucune raison de concéder quoi que ce soit à une France qui ne s’est jamais réformée.

La crédibilité budgétaire n’est ni concession, ni soumission à Bruxelles. C’est la seule clé qui ouvre la négociation d’égal à égal. Et cette clé suppose d’avoir d’abord levé les verrous de 1945 et de 1981.

Paul Corey