AGRICULTURE : Ce qui a changé

“Un agriculteur français nourrit aujourd’hui 70 personnes contre 4 en 1930. Mais il ne se nourrit plus lui-même. Voilà toute l’absurdité du productivisme.”
En 1930, la France compte 7 millions d'exploitations agricoles et nourrit sa population. Aujourd'hui, elle en compte 400 000 et importe 20 % de son alimentation.
Les effectifs ont fondu. En 1930, l'agriculture emploie plus de 7 millions de personnes, soit 36 % de la population active. Aujourd'hui, elle en emploie environ 400 000, soit 1,5 % des actifs. Un agriculteur nourrit désormais 70 personnes, contre 4 en 1930. La productivité a explosé, mais les campagnes se sont vidées.
Les exploitations ont été remembrées puis concentrées. En 1930, la France compte plus de 6 millions d'exploitations, d'une taille moyenne de 10 hectares. Aujourd'hui, il en reste moins de 400 000, d'une taille moyenne de 69 hectares. Chaque semaine, 200 fermes disparaissent. Le modèle familial s'efface au profit de structures capitalistiques.
La production s'est intensifiée puis spécialisée. En 1930, chaque ferme pratique la polyculture-élevage : blé, bétail, basse-cour, potager. Aujourd'hui, les exploitations sont hyperspécialisées : céréaliers de la Beauce, éleveurs bretons, viticulteurs bordelais. La diversité a cédé à la monoculture et à l'économie d'échelle.
La dépendance aux intrants s'est installée. En 1930, l'agriculture fonctionne en circuit quasi fermé : fumier, traction animale, semences de ferme. Aujourd'hui, elle dépend du pétrole pour les machines, du gaz pour les engrais azotés, des semences brevetées et des phytosanitaires importés. Le coût des intrants dépasse 40 % du chiffre d'affaires.
La balance commerciale s'est fragilisée. En 1930, la France exporte peu mais se nourrit elle-même. Aujourd'hui, elle reste le premier producteur agricole européen mais son excédent commercial fond : de 12 milliards d'euros en 2011 à moins de 7 milliards en 2023. Elle importe désormais des fruits, des légumes, de la viande et du poulet produits ailleurs.
Le revenu paysan s'est effondré. En 1930, l'agriculteur vit modestement mais possède sa terre et sa production. Aujourd'hui, 20 % des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté. Le revenu moyen dépend à 80 % des subventions européennes. Sans la PAC, l'agriculture française s'effondrerait.
Le lien au sol s'est distendu. En 1930, l'agriculteur est propriétaire de sa terre dans la majorité des cas. Aujourd'hui, 60 % des terres agricoles sont en fermage. L'endettement moyen des exploitations dépasse 200 000 euros. La transmission familiale est devenue l'exception.
La souveraineté alimentaire a reculé. En 1930, la France produit l'essentiel de ce qu'elle consomme. Aujourd'hui, elle importe 71 % de ses fruits, 28 % de ses légumes, 26 % de sa volaille, et la quasi-totalité de son soja pour l'alimentation animale. Un blocage des ports affamerait le pays en quelques semaines.
Ainsi, en moins d'un siècle, la France est passée d'une nation de paysans propriétaires, autonomes et nombreux, à une agriculture industrielle, performante mais fragile, sous perfusion financière et dépendante de l'étranger pour ses intrants comme pour une part croissante de son alimentation.
Paul Corey