Alan Turing
Il a inventé l'ordinateur. Son pays l'a condamné.

Il a raccourci la guerre, inventé l’ordinateur, posé la question de la machine qui pense. Son pays l’a remercié en le castrant chimiquement.
Alan Mathison Turing naît le 23 juin 1912 à Londres, fils d’un fonctionnaire de l’administration coloniale des Indes. Ses parents vivant à Madras, l’enfant grandit chez des tuteurs. Le personnage se dessine tôt : à quatorze ans, une grève générale paralysant les transports, il parcourt seul les 97 kilomètres qui le séparent de sa pension de Sherborne, à vélo, pour ne pas manquer la rentrée. Ses professeurs, eux, ne voient qu’une écriture désastreuse et des ambitions scientifiques qu’ils jugent « une perte de temps ». En 1930, la mort de son ami intime Christopher Morcom, emporté par une tuberculose bovine, le dévaste. Toute sa vie, il se demandera où va l’esprit quand le corps s’arrête.
La suite dément les professeurs. Élu fellow de King’s College, Cambridge, à 22 ans, il publie en 1936 « On Computable Numbers », article dans lequel il imagine une machine abstraite - un ruban, des symboles, des instructions - capable d’exécuter tout calcul concevable. Cette « machine de Turing » fonde l’informatique théorique avant qu’aucun ordinateur n’existe.
Son doctorat en poche à Princeton en 1938, il décline l’offre de John von Neumann, ce mathématicien hongrois réputé l’esprit le plus rapide du siècle et futur pilier du projet Manhattan, qui voulait en faire son assistant. Il rentre en Angleterre. La guerre l’y attend.
Le 4 septembre 1939, lendemain de la déclaration de guerre, Turing rejoint Bletchley Park, le centre secret de décryptage britannique. Chaque entrant y signe l’Official Secrets Act : silence à vie, cloisonnement total, au point que des époux travaillant dans des bureaux voisins ignorent ce que fait l’autre. Face à lui se dresse Enigma, la machine de chiffrement allemande et ses 159 milliards de milliards de combinaisons, dont les réglages changent chaque nuit.
Turing conçoit la « bombe », machine électromécanique qui teste les hypothèses en cascade, puis s’attaque à l’Enigma navale, réputée incassable — celle des U-Boote qui étranglent l’Atlantique. En 1941, court-circuitant toute la hiérarchie, il écrit directement à Churchill. La réponse tient en trois mots : « Action this day. » Les convois passent. Les historiens estiment que Bletchley a raccourci la guerre de deux ans et sauvé des millions de vies.
À la victoire, pourtant, tout est verrouillé au lieu d’être révélé. Machines démontées, plans brûlés : Londres ne veut pas que le monde sache ces chiffrements cassables. Les 9 000 employés rentrent chez eux avec ordre de dire qu’ils ont fait « du travail administratif ».
En 1946, Turing reçoit l’OBE, l’Ordre de l’Empire britannique, créé en 1917 par George V pour récompenser les services rendus à la nation. Une décoration de rang intermédiaire, calibrée pour un fonctionnaire méritant : impossible d’honorer davantage un travail qui n’existe pas officiellement. Turing range la médaille dans sa boîte à outils, entre les vis et les tournevis.
De Bletchley, il garde aussi le souvenir de Joan Clarke, brillante cryptanalyste à qui il s’était fiancé avant de rompre en lui avouant son homosexualité. Elle avait répondu qu’elle s’en doutait.
Après la guerre, au National Physical Laboratory, il conçoit l’ACE — Automatic Computing Engine, le mot Engine étant un hommage à Charles Babbage, ce visionnaire victorien dont la machine programmable, conçue en 1837, ne fut jamais achevée faute de crédits.
Turing publie le premier plan complet d’un ordinateur à programme enregistré : des instructions stockées en mémoire comme des données, modifiables à volonté. C’est le principe de toutes les machines actuelles. Son rapport est même plus concret que celui, contemporain, de von Neumann : circuits, coûts, et déjà l’intuition que programmer deviendra un métier.
Mais la bureaucratie freine, et le secret l’empêche de dire que ses idées reposent sur six ans de pratique à Bletchley. Ses collègues le prennent pour un théoricien fantasque. Il claque la porte en 1948.
Le Pilot ACE, achevé sans lui en 1950, sera l’un des premiers ordinateurs opérationnels au monde : il calculera les contraintes des ailes du Comet, premier avion de ligne à réaction. Von Neumann lui-même, qui laissera pourtant son nom à l’architecture des ordinateurs, reconnaîtra que l’idée centrale était antérieure et qu’elle venait de Turing.
Dès 1947, Max Newman, son ancien professeur de Cambridge et vétéran de Bletchley lui aussi, l’attire à l’Université de Manchester. En juin 1948, le prototype « Manchester Baby » y avait exécuté le premier programme enregistré de l’histoire : l’idée de Turing, réalisée par d’autres, plus vite. Nommé directeur adjoint du laboratoire, il écrit le manuel de programmation et les routines du Mark I, version aboutie du prototype. Turing devient ainsi, au sens propre, l’un des premiers développeurs informatiques de l’histoire.
En 1950, son article « Computing Machinery and Intelligence » pose la question fondatrice de l’intelligence artificielle : une machine peut-elle penser ? Et il propose son test, resté célèbre : si l’on ne distingue plus la machine de l’humain dans une conversation, la question est tranchée. Deux ans plus tard, il publie sur la morphogenèse (comment les formes du vivant naissent d’équations) en la simulant sur le Mark I : probablement la première simulation informatique en biologie.
En seize ans, de 1936 à 1952, Turing aura ainsi fondé trois disciplines : la théorie du calcul, l’intelligence artificielle, la biologie mathématique.
C’est alors que tout bascule. En décembre 1951, à Manchester, il rencontre Arnold Murray, 19 ans, qui facilite un cambriolage à son domicile. Turing porte plainte et, candide, décrit sa relation aux policiers.
Or l’Angleterre punit encore l’homosexualité au titre d’une loi de 1885, dont la section 11 réprime l’« indécence grave » entre hommes, formulation si vague qu’on la surnommait « la charte du maître-chanteur ». Sa victime la plus célèbre s’appelait Oscar Wilde : dramaturge le plus applaudi de Londres, condamné en 1895 à deux ans de travaux forcés, lui aussi après avoir déclenché sa propre perte en s’adressant à la justice avec une plainte en diffamation retournée contre lui. Brisé par la prison, exilé, Wilde était mort à Paris cinq ans plus tard, à 46 ans.
La même section 11 broie Turing en 1952, à 57 ans d’écart. Il faudra attendre 2017 et la « loi Turing » pour que l’Angleterre les gracie tous les deux.
Jugé en mars 1952 pour « indécence grave », Turing plaide coupable. On lui laisse le choix entre la prison et la castration chimique. Il choisit les injections d’œstrogènes. Au bout d’un an de traitement, son corps change. Il développe une poitrine. L’homme qui a sauvé son pays perd son habilitation secret-défense, se voit interdire de consulter pour le GCHQ, le successeur de Bletchley, et devient un « risque de sécurité » placé sous surveillance.
Le tribunal, lui, ne sait pas qui il juge : le secret tient toujours. Il condamne un professeur excentrique, ignorant qu’il mutile l’un des hommes qui ont gagné la guerre.
Le 8 juin 1954, sa femme de ménage le trouve mort dans son lit. On évoque un empoisonnement au cyanure, à cause d’une pomme entamée sur la table de nuit. La pomme ne sera jamais analysée. L’enquête conclut au suicide en un jour. Sa mère croira toute sa vie à un accident de chimie amateur. Il avait 41 ans.
Vingt ans plus tard, la digue du secret cède enfin. En 1974, The Ultra Secret de Frederick Winterbotham révèle Bletchley et force à réécrire l’histoire de la guerre. Turing, lui, est mort en délinquant sexuel, héros invisible. Sa propre mère, disparue en 1976, aura tout juste entrevu ce que son fils avait accompli.
La réhabilitation prendra soixante ans : excuses officielles du gouvernement en 2009, grâce royale en 2013, « loi Turing » graciant 49 000 condamnés comme lui en 2017. En 2021, son visage remplace celui des industriels sur le billet de 50 livres. À Manchester, sa statue est assise sur un banc de Sackville Gardens, entre l’université et le Gay Village, une pomme dans la main.
Ainsi Alan Turing a-t-il offert à l’Angleterre la victoire, l’ordinateur et l’intelligence artificielle. L’Angleterre lui a offert le choix entre la prison et la mutilation. Il aura fallu qu’elle mette son visage sur ses billets pour solder sa dette.
Paul Corey