PC : simple écran ou véritable Assistant ?
Édito WOW! · 12 juillet 2026

En janvier 1975, une machine sans écran ni clavier, à peine plus qu’un boîtier d’interrupteurs et de diodes, vendue 395 dollars en kit, suffit à faire naître Microsoft et Apple. Cinquante ans plus tard, en 2026, il faut un processeur neuronal gravé dans le silicium pour faire tourner l’intelligence artificielle d’un PC que plus personne n’assemble dans son garage. Entre les deux, la promesse fondatrice du PC - Personal Computer, l’ordinateur de l’individu - s’inverse : il est désormais conçu par les institutions les plus puissantes que l’histoire ait connues.
Le 8800 d’Altair n’a ni écran ni clavier : il se programme à coups d’interrupteurs, avec un microprocesseur Intel 8080 qui n’a évidemment rien d’un processeur neuronal. Cette technologie n’existe pas encore. Présentée en couverture de Popular Electronics, cette machine austère déclenche pourtant une ruée. Bill Gates abandonne Harvard. Wozniak et Jobs montent leur entreprise dans un garage de Los Altos.
Deux ans avant l’Altair, en 1973, un ingénieur français avait déjà posé les bases de la même révolution, dans l’indifférence quasi générale. Chez Intertechnique, François Gernelle découvre le microprocesseur Intel 8008 et imagine ce qu’aucun de ses supérieurs ne veut voir. Il démissionne, rejoint la petite société R2E, et conçoit le Micral N pour l’INRA, qui cherchait à automatiser la mesure de l’humidité des sols. Huit kilos, ni écran ni clavier, vendu 8 500 francs. En 1986, un jury du Computer Museum de Boston, où siège Wozniak lui-même, désignera le Micral comme le premier ordinateur personnel à microprocesseur de l’histoire, deux ans avant l’Altair.
La reconnaissance viendra d’Amérique. Pas de France.
Aux États-Unis, le vrai moteur de la révolution est le Homebrew Computer Club de Palo Alto, où des amateurs s’échangent des schémas électroniques. Ils en sortent les fondateurs de toute une industrie, sans qu’aucun grand groupe ni aucune étude de marché n’ait planifié la bascule.
La technologie doit émanciper l’individu, pas servir l’institution. Tous partagent cette conviction : Gernelle dans sa cave, Wozniak et Jobs dans leur garage, les amateurs du Homebrew Club penchés sur leurs cartes électroniques. Aucun d’eux ne travaille pour un grand groupe. Ils bricolent, portés par la certitude que l’ordinateur doit appartenir à celui qui l’utilise.
Dix ans suffisent pour transformer ce loisir de bricoleurs en objet de bureau désirable.
Dès 1973, Xerox PARC avait construit l’Alto, premier ordinateur à fenêtres, icônes et souris, et ne le commercialisera jamais sérieusement. En décembre 1979, Jobs négocie l’accès au laboratoire : Xerox achète 100 000 actions Apple pré-introduction en bourse pour un million de dollars, et ouvre ses portes en échange. L’ingénieur Larry Tesler fait la démonstration. Jobs découvre les fenêtres, le clic, un traitement de texte qui ressemble enfin à ce qu’il affiche à l’écran. Il en tirera l’interface du Macintosh, lancé le 24 janvier 1984. Xerox, elle, revendra ses actions Apple quelques mois plus tard pour à peine 1,2 million de dollars, un stock qui, conservé, aurait valu des milliards. L’entreprise avait inventé l’ordinateur de demain. Elle l’a vendu au prix d’un aller simple.
Trois stratégies s’affrontent ensuite. IBM mise sur le matériel et perd son marché face aux clones en refusant l’exclusivité sur MS-DOS. Microsoft mise sur le logiciel : en 1994, Windows équipe plus de neuf PC sur dix. Apple mise sur l’intégration, manque de disparaître en 1997, sauvée par un investissement de Microsoft. Vingt ans plus tard, l’iPhone redéfinit le centre de gravité numérique. Paradoxalement, Windows se retrouve absent du système dominant de la décennie suivante. Andy Grove, troisième employé d’Intel et futur PDG de l’entreprise, avait résumé cette loi d’avance : « Seuls les paranoïaques survivent. »
Cette victoire du logiciel sur le matériel n’est que la première dépossession. Vient ensuite Internet : les mises à jour cessent de circuler sur DVD, elles descendent directement du réseau.
Le PC cesse d’être un objet fini pour devenir un flux permanent.
Vient enfin le cloud : le calcul lui-même quitte la machine, stocké et exécuté ailleurs, sur des serveurs que personne ne possède ni ne voit. Le Personal Computer devient peu à peu un Smart Screen, une fenêtre ouverte sur une puissance qui ne lui appartient plus. L’intelligence artificielle n’invente rien : elle achève ce mouvement, sous un nom différent.
Devenu écran connecté, l’ordinateur personnel se transforme aussi en instrument de surveillance involontaire : les révélations Snowden de 2013 ont montré la NSA branchée sur les serveurs de Google, Microsoft et Apple.
Une nouvelle bascule s’opère peut-être : le retour vers le matériel.
En 2024, environ un PC vendu sur cinq embarquait déjà une unité de traitement neuronal capable de faire tourner l’IA sans passer par le cloud, un geste presque nostalgique de reconquête. IDC prévoit 60 % d’ici 2027 : une rupture d’usage comparable à celle de l’interface graphique des années 1980.
Pour la première fois depuis l’avènement du cloud, une partie de l’intelligence revient dans la machine. Ce qui change n’est pas seulement la puissance du PC, mais sa nature.
« L’ordinateur est l’équivalent d’un vélo pour notre esprit », disait Jobs en 1990. Le vélo décuple la force des jambes. Le PC avec IA démultipliera-t-il la puissance de notre esprit ? Le Smart Screen d'aujourd'hui deviendra t’il véritablement notre Private Assistant de demain ?
Le Personal Computer fut l’ordinateur de l’individu. Devenu Smart Screen, le prochain chapitre sera peut-être celui du Private Assistant. Dans ce cas, la question n’est plus de savoir si le PC deviendra intelligent, mais bien s’il restera encore personnel.
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Paul Corey