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Un pouvoir en mode survie

Triste fin de règne...

Un pouvoir en mode survie

Une ingénieure de trente-cinq ans cumule aujourd’hui deux fonctions que tout sépare : porte-parole d’un gouvernement qui change tous les six mois, et ministre déléguée chargée de piloter six réacteurs EPR2. Le paradoxe n’est pas dans la personne. Il est dans le système qui l’a produite.

Trois premiers ministres. Trois fois le même pupitre. Barnier tombe en quatre-vingt-dix jours, Lecornu lui succède, et c’est encore elle qui défend la ligne. Pas parce qu’elle aurait changé de doctrine entre-temps mais parce que la doctrine n’a jamais été le critère. Le critère, c’est la tenue.

Huit ans chez EDF, dans une unité née de Fukushima, à raisonner sur les accidents graves. Achats, maintenance, gestion de crise : un parcours technique solide, mais circonscrit. Rien dans ce CV ne prépare à arbitrer les réseaux, les renouvelables, la fiscalité carbone ou les interconnexions européennes.

Et pourtant la voilà ministre déléguée à l’Énergie. Déléguée, c’est-à-dire sous tutelle, placée auprès d’un ministre de plein exercice qui garde la main sur l’essentiel.

Le symbole sans le pouvoir : la formule résume assez bien ce que la Ve République sait faire de mieux depuis quinze ans.

Quand l’instabilité devient la norme : gouvernements éphémères, ministres qui tournent, dissolutions qui planent…, la valeur la plus rare devient la fidélité qui ne vacille pas en conférence de presse. On ne cherche plus quelqu’un qui sait. On cherche quelqu’un qui tient.

La technocratie classique prétendait au savoir : produire les meilleures politiques grâce à l’expertise des meilleurs parcours... La technocratie de loyauté recrute sur la résistance à l’instabilité et habille, quand l'occasion s’y prête, cette résistance des habits de la compétence.

Bregeon n’est pas un cas isolé. Gérald Darmanin reste garde des Sceaux dans trois gouvernements consécutifs, contraint de quitter formellement Renaissance tout en gardant son ministère : la fidélité au socle macroniste prime sur l’appartenance partisane elle-même.

En octobre 2025, le gouvernement Lecornu II se forme pour l’essentiel avec les ministres sortants, à peine quelques jours après la chute du précédent. En février 2026, David Amiel, lui, passe de ministre délégué sous tutelle, chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État à ministre de plein exercice - Action et des Comptes publics - non par bouleversement de compétence mais par proximité avec l’exécutif et continuité de poste.

Le cumul des fonctions est l’aveu le plus net du système. Confier un portefeuille industriel aussi lourd que la programmation énergétique à quelqu’un qui doit, dans le même temps, occuper l’espace médiatique quotidien pour le compte du gouvernement, est un autre choix de rareté : le vivier de figures à la fois loyales, télégéniques et techniquement présentables au sommet de l’État s’est rétréci au point qu’on demande à la même personne de tout faire.

La dilution de l’attention qui en résulte sur un dossier aussi structurant que le nucléaire devient preuve supplémentaire de la confiance qu’on lui accorde…

Tant que l’instabilité gouvernementale restera la norme, un exécutif en fin de règne, la fidélité continuera de l’emporter sur la compétence dans le choix des hommes et des femmes qui gouvernent.

Paul Corey