L’ONU : dernier rempart ou dernier alibi ?
Édito WOW! · 23 février 2026

L’humanité dépense 2 700 milliards de dollars pour détruire. Et 3,4 milliards pour dialoguer. Ce ratio — 800 contre 1 — n’est pas une anomalie comptable. C’est l’aveu le plus lucide que notre époque ait jamais produit sur elle-même.
L’Organisation des Nations Unies fête ses quatre-vingts ans dans un état que ses fondateurs n’auraient pas imaginé. Elle réunit toujours 193 États, emploie des dizaines de milliers de fonctionnaires, vote des résolutions, coordonne des missions. Mais l’ONU est vide. Financièrement asphyxiée. Politiquement neutralisée. Existentiellement dépassée. Une institution conçue pour un monde de 51 États et 2,5 milliards d’habitants tente de réguler 8 milliards d’âmes traversées par des menaces que la Charte de 1945 ne pouvait pas imaginer. L’architecture du monde a changé. Le cadre, lui, est resté.
Le diagnostic est vertigineux.
En janvier 2026, Washington annonce son retrait de 31 entités onusiennes — parmi lesquelles ONU Femmes, le GIEC, la Convention-cadre sur le climat. Les arriérés américains dépassent 1,2 milliard de dollars pour les seules opérations de maintien de la paix. Le budget 2026 est négocié à l’arraché : 3,4 milliards, en baisse de 15 %, avec près de 2 700 suppressions de postes. L’aide humanitaire mondiale chute de 44 à 29 milliards en un an. Le secrétaire général lui-même alerte sur une « course à la faillite ». Au-delà d’une crise de gouvernance, c’est une question de survie institutionnelle.
Au cœur du mécanisme, une paralysie structurelle. En 2025, le Conseil de sécurité n’a adopté que 44 résolutions — le chiffre le plus bas depuis 1991. Huit vétos ont été opposés à sept projets de résolution en 2024, un record depuis la guerre froide. Selon Oxfam, 90 % des vétos de la dernière décennie concernent trois conflits : Palestine, Syrie, Ukraine.
Ce que beaucoup présentent comme un dysfonctionnement est en réalité le fonctionnement normal du système. Le véto n’est pas une anomalie de la Charte. Il est la Charte. Ceux qui le détiennent ne renonceront jamais à leur privilège. Toute réforme exige leur accord unanime. Toute réforme affaiblirait leur position. La boucle est fermée.
L’ONU est irréformable par conception.
L’injustice de la gouvernance mine toute prétention à l’universalisme. L’Afrique — 54 États, premier contributeur en soldats aux opérations de paix — n’a aucun siège permanent. L’Inde, 1,4 milliard d’habitants, n’a pas de droit de véto. Le Japon, l’Allemagne et le Brésil versent collectivement des milliards sans décider de rien. Pendant ce temps, le Royaume-Uni — 67 millions d’habitants — dispose du même pouvoir de blocage que la Chine.
L’ONU actuelle est un musée institutionnel doté d’un droit d’entrée que tout le monde paie mais que personne ne visite vraiment. Une architecture héritée de Yalta qui prétend représenter le monde de 2026.
Un basculement profond
La Charte de 1945 repose sur une conception westphalienne du monde : des États souverains, organisés territorialement, responsables de ce qui se passe à l’intérieur de leurs frontières. Cette architecture juridique du XIXe siècle entre en collision frontale avec les défis du XXIe. Comment réguler des algorithmes développés en Californie, stockés en Irlande, utilisés en Chine ? Comment sanctionner des cryptomonnaies qui n’appartiennent à aucun territoire ? Les GAFAM régulent l’espace numérique. Les banques centrales coordonnent leurs politiques sans passer par le FMI. L’Accord de Paris sur le climat a été négocié en marge de l’ONU. Le monde réel s’organise ailleurs.
La proposition de Donald Trump de créer un « Conseil de la paix » alternatif s’inscrit dans ce mouvement. Elle ne vise pas tant à réformer l’ONU qu’à la contourner : lorsque l’instance universelle paraît paralysée, les grandes puissances privilégient des formats restreints, entre volontaires, capables d’agir vite et selon leurs priorités. L’idée même d’un tel conseil suggère que la paix pourrait demain se négocier hors du cadre onusien — non plus universellement, mais entre acteurs jugés décisifs.
Et pourtant. L’ONU demeure l’unique espace où Washington, Pékin et Moscou peuvent encore dialoguer sans déclencher une escalade directe. Le HCR prend en charge plus de 100 millions de déplacés. Le Programme alimentaire mondial nourrit des dizaines de millions de personnes. Abandonner l’ONU reviendrait à privatiser la régulation mondiale — la confier aux multinationales, aux fondations philanthropiques, aux GAFAM. Ce serait un recul démocratique sans précédent.
L’ONU est imparfaite. Mais elle fixe des normes morales, offre une tribune aux petits États, maintient un cadre juridique que rien d’autre ne fournit.
Quelques pistes…
Réformer le Conseil en y intégrant l’Afrique, l’Inde, le Brésil, l’Allemagne et le Japon comme membres permanents. Encadrer le véto par une obligation de justification publique et une suspension automatique en cas d’atrocités de masse — 107 États soutiennent déjà cette initiative franco-mexicaine.
Créer des instances dédiées aux enjeux transnationaux : une agence mondiale de régulation de l’IA, une autorité internationale du climat, un tribunal de la cybersécurité.
Et surtout, accepter que le multilatéralisme de demain sera pluriel ou ne sera pas. La gouvernance ne sera plus centralisée mais en archipel. Plus modeste dans ses ambitions. Peut-être plus lucide et plus durable.
Le monde n’a jamais eu autant besoin de coopération internationale. Il n’a jamais été aussi incapable de la produire. L’ONU est devenue un symbole commode : assez puissante pour qu’on puisse invoquer l’ordre international, assez faible pour qu’on n’ait jamais à lui obéir.
Un fausse bonne solution pour un monde qui préfère l’illusion du dialogue à la confrontation avec ses propres contradictions. La preuve que nous savons que nous devrions coopérer et l’aveu que nous ne le faisons pas. Triste schizophrénie collective.
Paul Corey