Moi ou le chaos : la France a les deux...
De la politique du rempart à la réalité des vitrines brisées

Il existe en France une promesse qui traverse les présidences : se tenir en dernier rempart contre le désordre. Une nuit de liesse a suffi pour en révéler la fissure. Le soir où un club gagne l’Europe, des dizaines de villes basculent, et l’État découvre qu’il sait déployer la force sans toujours produire l’ordre.
« Moi ou le chaos. » La formule colle à Emmanuel Macron depuis 2017, et pourtant il ne l’a jamais prononcée. Ce sont ses adversaires et ses commentateurs qui la lui ont attribuée. Marine Le Pen l’a même retournée contre lui dès 2020, affirmant qu’il avait promis l’ordre et livré le désordre. L’analyste Arnaud Benedetti y voyait le mantra d’une stratégie : faire de la peur de l’alternative le cœur du contrat politique.
Cette stratégie porte un nom ancien : la politique du rempart. Elle consiste à se présenter comme la seule digue entre la nation et l’abîme. Tant que l’adversaire incarne le danger, le rempart n’a pas besoin de prouver qu’il protège. Il lui suffit d’exister. Rhétorique d’une efficacité redoutable, qui porte aussi sa propre faiblesse : elle se juge un jour sur des faits.
Les faits sont venus deux printemps de suite. En mai 2025, la victoire du Paris-Saint-Germain en Ligue des champions s’est soldée par plus de 550 interpellations à travers le pays, deux morts, près de 270 véhicules incendiés et plus de 190 personnes blessées. En mai 2026, le sacre face à Arsenal a rejoué la même scène : Champs-Élysées sous tension, mortiers d’artifice, commerces pillés, forces de l’ordre déployées dans plusieurs villes.
Même un moment de joie collective, l’un des rares où une nation se rassemble sans se diviser, devient un test de capacité régalienne. La fête se mue en dispositif. L’État reste là, et même très présent : il se déploie massivement, il interpelle, il communique, il annonce. Mais il intervient après. Il compte les vitrines, additionne les blessés, promet une circulaire de plus. La puissance publique réagit désormais avec ampleur là où elle ne prévient plus
La stratégie du rempart est en échec. Promettre d’être le dernier obstacle au chaos engage sur un terrain où l’on finit toujours par être jugé. Après plusieurs années de pouvoir, l’argument de l’héritage s’épuise.
On ne peut pas, durant tout un mandat, demander au pays de vous choisir pour conjurer le désordre, puis traiter ce désordre comme une fatalité extérieure le soir où il survient.
Le plus instructif tient dans un détail. La formule censée définir le macronisme, c’est son adversaire qui la brandit le plus efficacement. Le rempart se retrouve accusé de produire ce contre quoi il prétendait protéger.
Quand la rhétorique de l’ordre devient l’arme de ceux qu’elle visait, le contrat politique a déjà changé de propriétaire.
Rester un rempart suppose plus qu'un récit. Cela demande de produire l’ordre, plutôt que de le reconquérir nuit après nuit, quartier après quartier, événement après événement. Cela suppose un État qui prévienne autant qu’il réagit, qui tienne l’espace public au lieu de le récupérer au matin.
La vraie épreuve se situe ailleurs que dans la comparaison avec les extrêmes : dans une capacité plus modeste et plus rare, celle de simplement tenir.
Une victoire sportive aurait dû rester une fête. Elle est devenue un diagnostic.
Ce n'est plus lui ou le chaos. La France a fini par avoir les deux, jusqu’au bout.
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Paul Corey