Patron dans l’IA... Et prophète

Un dirigeant d’entreprise technologique a écrit en 2024 que l’IA allait compresser un siècle entier de progrès médical en moins d’une décennie. Un autre a promis, dès janvier 2025, que des agents artificiels rejoindraient la main-d’œuvre humaine cette année-là. Ce qui ressemble à des feuilles de route d’entreprise pourrait bien être devenu un nouveau genre littéraire : la prophétie corporate.
Le vocabulaire de l’industrie de l’ IA a changé de registre. Il y a une décennie, ses dirigeants parlaient de produits, de technologie, de croissance, de parts de marché. Aujourd’hui, ils parlent de paradigmes, de transitions, de bascules historiques.
Le langage économique classique s’efface devant un langage eschatologique, celui de la fin d’un monde et du commencement d’un autre. Le risque est de confondre annonce et prophétie.
Sam Altman, à la tête d’OpenAI, en offre l’illustration la plus continue. En janvier 2025, dans un texte intitulé “Reflections”, il affirme que son entreprise sait désormais “comment construire l’AGI telle qu’on l’a traditionnellement comprise”, et que des agents artificiels pourraient rejoindre la main-d’œuvre dès cette année-là.
Quelques mois plus tard, il décrit une “singularité douce” déjà en cours, puis qualifie ouvertement OpenAI d’entreprise de recherche en superintelligence.
En 2026, lors d’un sommet international sur l’intelligence artificielle, il déclare que la “superintelligence précoce” pourrait survenir dans “seulement quelques années”.
Chaque déclaration déplace un peu plus loin l’horizon.
Dario Amodei, à la tête d’Anthropic, choisit un registre différent mais tout aussi habité par l’idée de seuil.
Dans son essai “Machines of Loving Grace”, publié en 2024, il développe le concept de “siècle vingt-et-unième compressé” : l’idée que l’ IA permettra, en quelques années seulement, d’accomplir tous les progrès biologiques et médicaux que l’humanité aurait normalement réalisés sur cent ans. Maladies infectieuses éradiquées, espérance de vie doublée, troubles mentaux soignés.
Le ton n’est plus celui d’un rapport d’activité, il emprunte directement au registre de la révélation.
Ces prophéties corporate répondent à une nécessité bien concrète: lever des centaines de milliards de dollars pour entraîner des modèles toujours plus vastes. Cette réalité exige de convaincre les investisseurs que l’enjeu dépasse la simple concurrence commerciale. Le concept de rupture civilisationnelle sert un seul objectif : justifier des investissements sans précédent par une promesse sans précédent.
Toutefois, un basculement s’observe dans la réception des discours.
Une enquête publiée en avril 2026 a révélé que l’équipe chargée chez OpenAI de prévenir les risques existentiels de l’IA, censée recevoir un cinquième des ressources de calcul de l’entreprise, n’en a en réalité reçu qu’une toute petite fraction et a fini par être dissoute.
L’écart entre la rhétorique du bouleversement existentiel et l’allocation réelle des ressources, concentrée sur les parcs de machines, interpelle.
Chaque promesse de seuil imminent capte l’attention publique, oriente la régulation, et détourne le regard des choix concrets effectués aujourd’hui : l’allocation des budgets, la sécurité, la gouvernance interne.
La question n’est plus de savoir quand l’intelligence artificielle dépassera l’humain. Elle est de savoir qui, pendant qu’on l’écoute prophétiser, continue réellement de la diriger.
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Paul Corey