Lire le livre

Comment nos élites confisquent le pouvoir ?

Spoil system vs fake system : l’oligarchie tranquille

Comment nos élites confisquent le pouvoir ?

Aux États-Unis, le principe est simple : un président élu gouverne avec l’équipe qu’il choisit pour appliquer son programme. C’est le spoil system. Dès le début du mandat, les hauts responsables administratifs changent massivement. Le pouvoir politique remplace les cadres de l’administration par des personnes de confiance chargées d’exécuter le programme électoral.

On peut contester ce modèle qui politise l’administration. Mais il possède une vertu démocratique indiscutable : la responsabilité. Les dirigeants nommés agissent immédiatement au service d’un mandat explicite. Leur pouvoir découle d’une élection récente. Leur légitimité est transparente.

La France a inventé l’inverse : non pas un spoil system, mais un fake system. Les nominations stratégiques ne servent pas d’abord à gouverner. Elles servent à remercier. Elles interviennent souvent en fin de mandat, quand l’exécutif n’a plus grand-chose à risquer électoralement mais encore beaucoup à distribuer. Conseil constitutionnel, Conseil d’État, Cour des comptes, Banque de France, autorités administratives indépendantes, grandes inspections.. : autant de postes où s’installent proches politiques, anciens collaborateurs et fidèles du pouvoir sortant.

Ce mécanisme produit une anomalie démocratique majeure : le pouvoir se prolonge sans le peuple. Battu, sortant ou empêché de se représenter, un président verrouille durablement l’appareil de contrôle et d’arbitrage de l’État en y plaçant ses réseaux. C’est un système de succession tacite, un système de préemption durable du pouvoir d’influence.

Le vrai conflit d’intérêt est public-public

Ceux qui ont conçu les politiques publiques, élaboré les budgets ou exercé des responsabilités exécutives se retrouvent chargés de contrôler ces mêmes politiques, d’en juger la conformité constitutionnelle ou d’en auditer la gestion.

Le problème est réel. Une démocratie saine distingue ceux qui décident, ceux qui exécutent et ceux qui contrôlent. Lorsque ces rôles tournent dans le même cercle, la séparation devient fiction.

L’oligarchie tranquille s’en accommode très bien

Cette logique s’inscrit dans un phénomène plus large que nous appelons l’oligarchie tranquille. Tout commence avec le “pantouflage” des hauts fonctionnaires, dont la fonction véritable reste largement tue. Officiellement, la “pantoufle” permettrait un enrichissement mutuel entre secteur public et privé. En réalité, il constitue une soupape nécessaire au maintien des grands corps.

La France compte sept grands corps principaux : trois administratifs (Conseil d’État, Inspection générale des finances, Cour des comptes) et quatre techniques (ingénieurs des Mines, des Ponts, de l’Armement, administrateurs de l’INSEE). Ces structures rigides génèrent trop peu de places pour absorber les flux de sortie des grandes écoles. Le passage dans le privé libère des postes sans remettre en cause l’architecture du système. Les membres des grands corps peuvent se placer en disponibilité pour convenances personnelles jusqu’à dix ans sur l’ensemble de leur carrière, avec possibilité de retour garanti dans leur administration d’origine.

Ce que les entreprises achètent en recrutant ces profils n’est pas d’abord une compétence technique, mais l’accès à un réseau et une capacité d’influence sur les décisions publiques. On peut douter de ce qu’un inspecteur des finances apprend réellement sur la gestion d’entreprise lors d’un détachement de quelques années. En revanche, son carnet d’adresses et sa connaissance intime des rouages de l’État présentent une valeur marchande certaine.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus d’un tiers des inspecteurs des finances ont travaillé ou travaillent pour le secteur bancaire. Près de la moitié des dirigeants du CAC 40 sont issus de la haute fonction publique.

L’assurance carrière : un privilège unique

La haute fonction publique française bénéficie d’un privilège unique : un incroyable filet de sécurité. Elle peut administrer l’État, entrer en politique, perdre une élection sans conséquence professionnelle, revenir dans son corps d’origine, partir dans le privé, puis réintégrer la sphère publique.

Ce privilège n’existe pour aucun autre citoyen engagé en politique. L’entrepreneur qui échoue perd son entreprise. Le salarié engagé en politique prend un risque réel pour sa carrière. Le haut fonctionnaire dispose d’une assurance institutionnelle. La compétition démocratique devient asymétrique : certains jouent leur avenir, d’autres accumulent du capital symbolique sans jamais mettre en jeu leur sécurité.

Cette circulation constante transforme le risque individuel en risque systémique. Lorsque les mêmes profils passent successivement par les cabinets ministériels, les grandes entreprises dépendantes de la commande publique, les autorités de régulation et les postes de contrôle, l’État cesse d’être arbitre pour devenir écosystème fermé. Le pantouflage n’est pas illégitime en soi. Mais son ampleur et sa systématisation créent une confusion structurelle des intérêts.

Comment le pouvoir est ainsi confisqué

Ce système produit une autre de nos “exceptions françaises”. Depuis 1974, sur huit présidents de la République, quatre sont énarques : Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, François Hollande et Emmanuel Macron. Sur vingt-trois premiers ministres, neuf sont issus de l’ENA. Entre 1974 et 2015, un énarque a occupé la fonction de président ou de premier ministre pendant trente et un ans sur quarante et un. Et bien sûr, ce n’est que le premier symptôme.

Aucun autre pays développé ne concentre à ce point le pouvoir politique entre les mains des diplômés d’un seul système, d’une seule filière, d’une seule formation.

La question n’est pas de savoir si les personnes nommées sont compétentes. Certaines le sont. Mais quels intérêts servir quand on dépend et provient du même moule que ses pairs que l’on tient les rênes du pouvoir ?

Deux systèmes, deux logiques

Le spoil system américain assume la politisation initiale pour garantir l’exécution d’un mandat populaire. Le fake system français prétend préserver la neutralité administrative tout en organisant une continuité de connivence et d’entre-soi.

Comment restaurer la confiance ? Limiter drastiquement les nominations de fin de mandat aux postes de contrôle ou d’arbitrage. Interdire qu’un ancien membre de l’exécutif contrôle directement une politique qu’il a conduite. Suspendre le droit au retour dans certains grands corps après un engagement politique majeur. Rendre publiques toutes les nominations stratégiques, avec auditions systématiques et votes contraignants du Parlement.

Notre pays va mal, notre démocratie est malade. Notre oligarchie tranquille semble fort bien s’en accommoder.

Paul Corey