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COÛT DE LA VIE : ce qui a changé

Nous consommons quatre fois plus qu’en 1930. Sommes nous plus heureux ?

COÛT DE LA VIE : ce qui a changé

En 1930, on mangeait pour vivre. Aujourd’hui, on vit pour se loger.

D’abord, la structure du budget. En 1930, l’alimentation représente entre 50 et 75 % du budget des ménages ouvriers. Se nourrir constitue la préoccupation centrale. Le logement ne pèse qu’environ 10 % des dépenses. L’habillement, souvent issu du raccommodage ou de la récupération, compte pour 10 à 15 %. Il ne reste presque rien pour la santé, l’éducation ou les loisirs.

Aujourd’hui, la structure s’est inversée. L’alimentation ne représente plus que 16 % du budget (20 % en 1960, 29 % en 1950). Le logement est devenu le premier poste de dépenses : plus de 26 % en moyenne, et jusqu’à 40 % pour les ménages modestes dans les zones tendues. Les transports pèsent 15 %, les loisirs et la culture 8 %, la santé 4 %. La dépense n’a pas disparu : elle s’est déplacée.

Ensuite, les salaires et le pouvoir d’achat. En 1930, un manœuvre gagne 3,30 francs de l’heure, soit environ 800 francs par mois pour 48 heures hebdomadaires. Le kilo de pain coûte 2,15 francs. Un ouvrier doit travailler environ 40 minutes pour en acheter un. Le journal quotidien coûte 0,30 franc.

Aujourd’hui, le SMIC s’élève à 1 426 euros net par mois (novembre 2024). Un salarié au SMIC doit travailler moins de 15 minutes pour acheter un kilo de pain (environ 1,50 euro en grande surface). Le pouvoir d’achat alimentaire a été multiplié par trois ou quatre en un siècle.

Plus largement, le volume de consommation par habitant a été multiplié par plus de quatre depuis 1930. Les Trente Glorieuses (1945-1975) ont vu une croissance annuelle de la consommation de 4,1 % par personne. Depuis 1975, la progression s’est ralentie autour de 1,9 % par an, mais le niveau de vie a continué d’augmenter.

L’inflation et la protection. Dans les années 1920-1930, la France traverse une instabilité monétaire majeure. Le franc est dévalué de 80 % en 1928, puis la crise de 1929 entraîne une déflation. Paradoxalement, le pouvoir d’achat ouvrier progresse d’environ 25 % grâce à une hausse des prix moins rapide que celle des salaires.

Aujourd’hui, l’inflation est encadrée par les banques centrales. Elle s’établit autour de 1,8 % en 2024 après un pic à 6 % en 2022-2023 lié à la folie monétariste du Covid et à une transition énergétique mal pensée. Le SMIC a été revalorisé neuf fois depuis 2021, avec une hausse cumulée de 17 % contre 15 % d’inflation. Le pouvoir d’achat des smicards a été préservé, mais les salaires supérieurs ont reculé en termes réels : près de –3 % pour les cadres entre 2021 et 2023.

En 2024, environ14,6 % des salariés sont payés au SMIC, contre 8,2 % en 1994. Le SMIC représente désormais 62 % du salaire médian. Le mécanisme protège les plus bas revenus, mais comprime l’échelle salariale.

Les dépenses contraintes. En 1930, la majorité du budget est consacrée à des biens immédiatement consommables. Les engagements à long terme sont limités. Peu d’abonnements, peu d’assurances obligatoires, peu de crédits.

Aujourd’hui, les dépenses « pré-engagées » — loyer, énergie, assurances, télécommunications, abonnements, remboursements d’emprunts — représentent plus de 30 % du budget des ménages, davantage pour les plus modestes. Une fois ces charges payées, la part réellement arbitrable se réduit fortement. Le sentiment de pression budgétaire naît moins d’un recul absolu du niveau de vie que d’une réduction de la marge de manœuvre.

En un siècle, le confort matériel s’est généralisé : chauffage, eau courante, électroménager, automobile, numérique. L’espérance de vie a progressé de près de trente ans. Le pouvoir d’achat global a été multiplié.

Mais la hiérarchie des besoins a changé. Hier, l’enjeu était de se nourrir. Aujourd’hui, il est de se loger dans une zone dynamique, de financer la mobilité, de supporter des charges fixes incompressibles.

La pauvreté d’hier était une pauvreté de subsistance. Celle d’aujourd’hui est souvent une pauvreté budgétaire. Le progrès a transformé la nature de la contrainte.

Paul Corey