CALCUL : Ce qui a changé
En 1934, on perforait des cartes. En 2026, on entraîne des IA..

Aujourd’hui, la puissance des supercalculateurs se mesure en FLOPS — Floating Point Operations Per Second — c’est-à-dire en nombre d’opérations mathématiques effectuées chaque seconde.
En France, le supercalculateur Jean Zay, opéré par le CNRS, à Orsay depuis 2019, atteint environ 126 pétaflops. Un pétaflop correspond à 10¹⁵ opérations par seconde. Autrement dit : 126 millions de milliards d’opérations chaque seconde.
Pour donner un ordre de grandeur : si chacun des 8 milliards d’êtres humains réalisait une opération par seconde, il faudrait près de 182 jours pour accomplir ce que Jean Zay calcule en une seule seconde.
En 2022, un seuil historique est franchi aux États-Unis avec Frontier, du Oak Ridge National Laboratory installé dans le Tennessee et mis en service en 2022. Il devient le premier supercalculateur à dépasser l’exaflop — 10¹⁸ opérations par seconde, soit 1 000 pétaflops. On change d’ordre de grandeur. On entre dans l’ère « exascale ».
La France prépare sa propre machine exascale : Alice Recoque, construite par Eviden (ex-Bull, ex-Atos) et installée au CEA de Bruyères-le-Châtel. Mise en service prévue en 2026. Coût annoncé : environ 554 millions d’euros. Puissance cible : un exaflop.
Alice Recoque (1929–2021) est une ingénieure française pionnière de l’informatique, qui a contribué au développement des premiers ordinateurs français dans les années 1950–1970 et défendu très tôt l’importance stratégique et scientifique de l’intelligence artificielle.
Après l'échelle, vient la comparaison.
Un système exascale équivaut approximativement à dix millions de PC modernes fonctionnant simultanément. Si chaque être humain réalisait une opération mentale par seconde, il faudrait près de quatre ans pour accomplir ce qu’un supercalculateur exascale exécute en une seconde.
La comparaison avec les années 1930 donne le vertige. La tabulatrice Bull des années 1930 imprimait environ 150 lignes par minute. Alice Recoque visera un milliard de milliards d’opérations par seconde. Le rapport est de l’ordre de 1 suivi de 20 zéros.
En moins d’un siècle, la puissance de calcul a progressé plus vite que n’importe quelle autre technologie dans l’histoire humaine.
Les usages ont changé d’échelle. En 1931, Bull livrait une tabulatrice au ministère du Travail pour traiter des fiches administratives et des statistiques. La mécanographie servait la paie, les recensements, la comptabilité. Aujourd’hui, les supercalculateurs modélisent le climat pour le GIEC, simulent le vieillissement des matériaux nucléaires, construisent des jumeaux numériques du corps humain, entraînent des modèles massifs d’intelligence artificielle.
Des calculs qui auraient exigé dix ou vingt ans dans le passé peuvent désormais être réalisés en quelques mois. Là où un chercheur ne pouvait lancer que deux simulations majeures dans toute une carrière, il peut aujourd’hui en conduire des dizaines. Le calcul n’est plus un outil administratif. Il est devenu un multiplicateur scientifique.
Une bataille géopolitique.
Les États-Unis et la Chine dominent le classement TOP500 des supercalculateurs. L’Europe tente de combler son retard avec le programme EuroHPC : treize « AI Factories » prévues, dont Alice Recoque pour la France et Jupiter pour l’Allemagne. L’enjeu est la souveraineté technologique. Qui maîtrise la puissance de calcul contrôle l’entraînement des modèles d’IA, l’innovation industrielle, une partie de la recherche militaire.
La dépendance aux GPU de Nvidia, en situation de quasi-monopole, souligne cette vulnérabilité. Restreindre l’accès aux puces revient à restreindre l’accès à l’intelligence artificielle avancée.
La limite énergétique.
La puissance augmente. La consommation aussi. Alice Recoque multipliera par 50 la capacité de calcul du CEA, mais seulement par 5 sa consommation électrique — un progrès relatif, mais pas une solution de long terme. Selon l’ADEME, la consommation électrique des centres de données pourrait tripler en France dans les prochaines années. Certains projets de centres de données atteignent 400 mégawatts, l’équivalent des deux tiers de la consommation d’une grande ville.
Mais la loi de Moore, formulée en 1965, qui observait le doublement du nombre de transistors tous les deux ans et qui a tenu près d’un demi-siècle, ralentit désormais, freinée par les limites physiques et thermiques.
Entre 1931 et 2026, la France est passée de la mécanographie à l’exascale. Bull livrait des tabulatrices. Eviden livrera un supercalculateur exaflopique. Entre-temps, la France a gagné, perdu, partiellement reconquis son autonomie informatique. Les cartes perforées ont laissé place aux transistors, puis aux GPU, peut-être demain aux processeurs quantiques.
En 1934, le calcul organisait l’administration. En 2026, il structure la souveraineté.La puissance de calcul n’est plus une commodité technique. Elle est devenue un levier stratégique.
Paul Corey