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TÉLÉCOMS : Ce qui a changé

Avant, on attendait la ligne. Aujourd’hui, elle ne nous lâche plus...

TÉLÉCOMS : Ce qui a changé

En 1930, la France compte 900 000 abonnés au téléphone, soit 2 % des ménages. En 2024, elle compte 84 millions de cartes SIM mobiles et 24 millions d’abonnements fibre optique.

D’abord, le point de départ. En 1930, le téléphone est un luxe réservé aux entreprises, aux administrations et aux familles aisées. La France ne compte que 182 000 abonnés en 1908, contre 838 000 en Allemagne et 574 000 en Grande-Bretagne. Le retard est déjà considérable.

En 1930, le réseau reste concentré dans les grandes villes, mal interconnecté, et souvent défaillant.

Le téléphone fonctionne encore largement de façon manuelle. Pour appeler, il faut décrocher et attendre qu’une opératrice des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones) établisse la connexion. Les « demoiselles du téléphone » sont des milliers à manœuvrer les commutateurs.

L’automatisation a commencé en 1913 à Nice, mais en 1930, seul Paris commence à s’équiper de centraux automatiques (système Rotary). Le premier central automatique parisien, Carnot, ouvre en septembre 1928.

Les communications interurbaines sont un parcours du combattant. Il faut parfois attendre des heures pour obtenir une ligne vers une autre ville. Les communications internationales passent par des câbles sous-marins (le premier câble transatlantique date de 1858) ou par la « TSF », la télégraphie sans fil, dont les premières liaisons commerciales apparaissent dans les années 1920.

Le télégraphe reste le moyen de communication rapide par excellence. Inventé par Claude Chappe sous la Révolution (télégraphe optique, 1792), électrifié à partir de 1845, il quadrille le territoire via les bureaux de poste. Le « télégramme » permet d’envoyer un message urgent en quelques heures. En 1930, le télégraphe décline mais reste utilisé pour les communications officielles et les annonces importantes.

La radio fait son apparition. Les premières émissions régulières de radiodiffusion commencent en France en 1921 (Radio Tour Eiffel). En 1930, les postes de TSF se répandent dans les foyers : environ 500 000 récepteurs sont déclarés. C’est le début de la communication de masse instantanée, qui bouleversera l’information et la culture. Le retard français va persister pendant des décennies.

En 1968, seulement 15 % des ménages disposent du téléphone. En 1974, seul un Français sur sept a le téléphone chez lui. Le célèbre sketch de Fernand Raynaud sur « le 22 à Asnières » (1955) illustre l’exaspération nationale : « La moitié des Français attendent le téléphone, l’autre moitié la tonalité. » Il faut parfois attendre deux ans pour obtenir l’installation d’une ligne.

Le « rattrapage téléphonique » devient une priorité nationale sous Valéry Giscard d’Estaing. En avril 1975, le président déclare que le téléphone est une priorité. L’objectif : passer de 6 millions de lignes à 20 millions en six ans.

Le pari est tenu : fin 1980, la France compte 20 millions de lignes, le taux d’équipement des ménages passe de 25 % à 75 %. C’est l’un des plus grands programmes d’équipement de l’histoire française.

La France devient pionnière du numérique avec le Minitel. Lancé expérimentalement en 1980 à Saint-Malo, généralisé en 1982, le Minitel permet d’accéder à l’annuaire électronique, puis très vite à une multitude de services : messagerie, réservation de billets, consultation bancaire, commerce à distance.

Au milieu des années 1990, on compte près de 9 millions de terminaux en circulation et plus de 25 000 services disponibles. Avant même l’Internet grand public, la France expérimente une forme de vie connectée.

Mais le succès du Minitel retarde l’adoption d’Internet, perçu d’abord comme un concurrent plutôt que comme une évolution. Là où les États-Unis basculent rapidement vers le Web dans les années 1990, la France reste plus longtemps fidèle à son système national.

La bascule intervient réellement avec le mobile. Le premier réseau de téléphonie mobile (Radiocom 2000) apparaît en 1986, mais c’est dans les années 1990 que tout s’accélère avec le GSM. En 1995, moins de 3 % des Français possèdent un téléphone portable. En 2000, ils sont plus de 50 %. Le téléphone cesse d’être un équipement du foyer pour devenir un objet individuel, permanent, intime.

Puis vient l’Internet haut débit. L’ADSL, déployé à partir de la fin des années 1990, transforme l’accès au réseau : connexion permanente, multiplication des usages, explosion du volume de données.

Dans les années 2010, la fibre optique prend le relais, avec des débits cent fois supérieurs. En 2024, la France compte environ 24 millions d’abonnements fibre, l’un des taux de couverture les plus élevés d’Europe.

Enfin, la révolution des smartphones change la nature même des télécommunications. Le téléphone n’est plus seulement un outil pour parler : il devient un terminal universel — communication, information, travail, divertissement, paiement.

En 2024, les 84 millions de cartes SIM dépassent largement la population : chaque individu est équipé, souvent plusieurs foi. Ce basculement est désormais structurel.

En un siècle, on est passé d’un réseau rare à un réseau universel, d’un usage collectif (administrations, entreprises..) à un usage individuel, d’une communication lente à une instantanéité permanente, d’un service public centralisé à un écosystème mondialisé dominé par des acteurs privés..

Mais surtout, la fonction même des télécommunications a changé. En 1930, il s’agissait de transmettre un message. En 2024, les télécoms organisent notre vie sociale, économique et politique en temps réel. Une infrastructure invisible, aussi essentielle que l’électricité ou l’eau.

Paul Corey