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Heritage Foundation

Le thinktank qui a fait Reagan est devenu le département RH de Trump. Il a conquis l’État et perdu ceux qui savaient encore lui dire non.

Heritage Foundation

Donald Trump jurait ne « rien savoir » de Project 2025. Quelques mois plus tard, ses architectes tenaient le Budget, les télécommunications et la frontière. Ce n’était pas un programme : c’était une administration livrée en kit.

Heritage naît en 1973 à Washington, avec un chèque de 250 000 dollars de Joseph Coors, héritier de la brasserie du même nom. Derrière le projet, Paul Weyrich (stratège de la droite religieuse, futur cofondateur de la Moral Majority) et Edwin Feulner, qui la présidera de 1977 à 2013.

Le principe fondateur tient en une rupture : un think tank qui ne pense pas pour la postérité, mais pour le vote de la semaine prochaine.

En janvier 1981, Heritage remet à Ronald Reagan Mandate for Leadership : 1 093 pages, 2 000 recommandations. Un an plus tard, près de 60 % sont adoptées ou en chantier.

Pendant quatre décennies, elle incarne le conservatisme fusionniste : libre-échange, État limité, alliance atlantique.

En 2016, elle accueille Trump avec méfiance. Dès 2017, près de soixante-dix de ses collaborateurs travaillent pour lui. La leçon est tirée : les idées comptent, les hommes qui les appliquent comptent davantage.

Le 1er décembre 2021, Kevin Roberts prend la tête de Heritage. Historien, ancien président du Wyoming Catholic College puis de la Texas Public Policy Foundation, catholique conservateur, il arrive à Washington en outsider.

Sa conviction : le conservatisme a gagné les débats et perdu les institutions. À la fabrique d’idées, il ajoute une fabrique de pouvoir.

Le personnel n’est plus l’accessoire du programme, il en devient la condition.

En avril 2023, Project 2025 rend public son manifeste : 920 pages, 400 contributeurs, une centaine d’organisations, 22 millions de dollars. Quatre piliers : un programme ministère par ministère, une base de données de cadres loyaux, une académie en ligne, un plan pour les 180 premiers jours.

La mesure explosive, le « Schedule F », permet de priver des dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux de leur protection contre les révocations partisanes.

En juillet 2024, Roberts annonce une « seconde révolution américaine, qui restera sans effusion de sang si la gauche le permet ». Les démocrates en font une arme : le document devient le nom de tout ce qu’ils reprochent à Trump, brandi à leur convention d’août, rejeté par une majorité de sondés.

Le 5 juillet, Trump affirme ne « rien savoir » du projet. Son directeur, Paul Dans, démissionne. Roberts reporte son livre, préfacé par J. D. Vance. Puis Trump gagne.

Russell Vought, coauteur du chapitre sur l’Exécutif, prend le Budget. Brendan Carr, auteur du chapitre télécoms, la FCC. Tom Homan, contributeur, la frontière. Le désaveu était de campagne, pas de gouvernement.

Le 27 octobre 2025, Tucker Carlson (ex-vedette de Fox News, voix la plus écoutée de la droite en ligne) reçoit deux heures Nick Fuentes, suprémaciste blanc et négationniste. Le 30, Roberts défend Carlson en vidéo, dénonce une « coalition venimeuse ». Le 31, il condamne Fuentes. Il maintient Carlson. En sept semaines, le groupe de travail sur l’antisémitisme se vide, le directeur de cabinet part, trois administrateurs démissionnent, dont Robert George, professeur à Princeton et conscience morale du conservatisme intellectuel.

Le 22 décembre, les pôles juridique, économique et statistique quittent Heritage en bloc pour le think tank de Mike Pence, l’ancien vice-président devenu adversaire de Trump. Treize départs en une opération, plus de trente en deux mois.

Heritage répond « la loyauté envers l’institution n’est pas négociable ». En vérité, le divorce oppose deux conservatismes : celui de Reagan, marché et Constitution ; celui de Trump, protectionnisme, guerres culturelles et loyauté personnelle.

En 2026, l’institution n'est pas morte. Plus de 100 millions de dollars annuels, des centaines de collaborateurs, un programme qui gouverne, des auteurs qui administrent.

Heritage a réussi ce qu’aucun think tank n’avait réussi à cette échelle : placer un plan, une réserve de cadres et une doctrine d’exécution au cœur de l’État. Mais le mot qui devait gouverner l’État a fini par gouverner la maison.

Ainsi, Kevin Roberts a retourné contre Heritage la maxime qui l’avait rendue puissante: “le personnel, c’est la politique”

A force de préférer la loyauté aux objections, l’institution a conquis l’État et perdu ceux qui savaient encore lui dire non. Aujourd'hui Heritage ne supporte plus que ses propres cerveaux la contredisent. Ce qui,par essence, signe son déclin.

Paul Corey