De la deuxième à la douzième place en un siècle (1966-2050)...

Édito WOW! · 20 mai 2025
En 1966, la France était la deuxième puissance mondiale selon le classement PIB de la Banque Mondiale. En 1981, quatrième. En 2030, septième. En 2050, peut-être douzième. Voilà pour les faits bruts. Mais écoutez les discours politiques, lisez les tribunes, suivez les débats : on continue de parler comme si nous étions encore cette nation qui pèse, qui décide, qui compte au premier rang. Comme si ce long glissement n'était qu'un mauvais moment à traverser, une erreur d'aiguillage qu'il suffirait de corriger. Nous refusons collectivement d'admettre ce que les chiffres disent pourtant depuis des décennies.
Ce déni révèle quelque chose de plus profond qu'une simple coquetterie oratoire. Il dit notre difficulté à accepter que le monde a bougé sans nous, que notre place s'est déplacée pendant que nous regardions ailleurs, que la puissance s'est redistribuée selon des règles que nous n'avons pas écrites. Nous préférons nous raconter que nous restons la cinquième puissance — ou la sixième, selon ce qu'on veut démontrer. Cette fiction rassure, elle évite de nommer ce qui fait mal : nous avons perdu le rythme, et personne ne nous attend pour reprendre la marche.
Le PIB ne dit pas tout, c'est entendu. Il agrège sans distinguer, additionne le futile et l'essentiel, masque ce qui compte vraiment : la capacité à décider, la cohésion qui permet de tenir, la vitalité qui transforme les secousses en élan. Mais cessons d'utiliser cet argument pour esquiver l'évidence. En 1981, quand nous étions quatrièmes, nous sortions à peine des Trente Glorieuses avec une confiance que les décennies suivantes allaient méthodiquement éroder. Aujourd'hui septièmes, demain douzièmes, nous nous accrochons à une grandeur passée comme si la répéter suffisait à la prolonger. Ce rang ne dit peut-être pas tout, mais il dit quelque chose d'essentiel : notre capacité à peser sur les décisions qui structurent le monde s'amenuise.
Pendant ce temps, le monde avance ailleurs. L'Inde investit, forme, attire. L'Indonésie s'insère dans les nouvelles chaînes de valeur avec une agilité que nous avons désapprise. Le Nigeria se projette pendant que nous vieillissons dans nos certitudes. Ces pays n'imitent plus, ils inventent. Et nous restons prisonniers de nos blocages, de nos débats qui tournent en rond, de notre incapacité à choisir entre confort et nécessité.
Croissance atone, productivité stagnante, dette à 117% du PIB, appareil industriel affaibli, fiscalité record sans résultats visibles. Ce n'est plus un accident : c'est un système qui a choisi de ne pas changer.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un refus obstiné du changement. Nous savons, au fond, ce qu'il faudrait faire. Maîtriser les dépenses pour retrouver des marges de manœuvre. Redonner sa place au travail quand notre taux d'activité traîne derrière celui de nos voisins. Simplifier ce qui étouffe, investir dans ce qui produit, choisir enfin entre l'essentiel et le confortable.
Mais chaque tentative se heurte au même mur invisible : la peur de perdre, l'attachement au statu quo, le fantasme qu'on peut tout garder sans rien transformer. Notre culture politique est devenue rétive à toute réforme profonde. Elle préfère le consensus tiède à la décision tranchée, l'ajustement de surface à la refonte structurelle.
Le déclassement s'installe doucement derrière l'apparence du confort institutionnel. On débat beaucoup, on réforme peu, on recule toujours. Et un jour, on découvre qu'on n'est plus invité aux tables où se décident les règles du jeu. Que notre voix porte moins. Que nos objections comptent peu.
Arrêtons de nous raconter que nous sommes encore une grande puissance simplement parce que nous l'avons été. Le rang d'une nation ne se mesure pas à la nostalgie qu'elle cultive, mais à sa capacité à transformer ses principes en résultats tangibles, à durer sans se diluer, à décider sans se mentir. Pour rester une puissance qui compte, la France doit d'abord accepter de regarder sa réalité en face. Moins de nostalgie, plus de lucidité. Moins de plans qui ne changent rien, plus de constance dans ce qui dérange. Le courage commence par là : admettre qu'on a glissé, comprendre pourquoi, et décider enfin de faire ce qu'on a trop longtemps repoussé.
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Paul Corey