ÉLECTIONS : ce qui a changé..
Plus on vote, moins on vote...

En 1930, voter est un acte rare, fortement encadré, réservé aux hommes, et structuré par quelques forces politiques bien identifiées. En 2024, c’est un exercice fréquent, ouvert à tous les citoyens majeurs, mais marqué par une abstention élevée, une fragmentation politique et une défiance croissante.
D’abord, le corps électoral. En 1930, seuls les hommes votent. Le suffrage universel est en réalité masculin : environ 12 à 13 millions d’électeurs pour une population de 42 millions. Les femmes n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944. Aujourd’hui, près de 49 millions de Français sont inscrits sur les listes électorales, avec une stricte égalité hommes-femmes.
En fait, le droit de vote en France est réservé à une minorité : seuls les hommes âgés d’au moins 21 ans peuvent voter, à condition d’être inscrits sur les listes électorales et de jouir de leurs droits civiques. Aujourd’hui, le vote est ouvert à tous les citoyens dès 18 ans, hommes et femmes à égalité, avec une inscription automatique à la majorité.
Ensuite, la participation. En 1930, voter est un devoir civique fortement intériorisé. Les taux de participation dépassent souvent 80 % lors des grandes élections. Aujourd’hui, l’abstention est devenue structurelle : environ 25 % à 30 % à la présidentielle (1er tour), 50 % aux législatives, et souvent plus de 60 % aux élections locales ou européennes. Dans certaines zones ou chez les jeunes, elle dépasse régulièrement 70 %.
La fréquence des élections a augmenté. Dans les années 1930, les élections nationales (législatives) ont lieu tous les 4 ans, avec peu de scrutins intermédiaires. Aujourd’hui, les Français votent très régulièrement : présidentielle (tous les 5 ans), législatives, municipales, départementales, régionales, européennes… soit en moyenne une élection tous les 12 à 18 mois.
Le mode de scrutin a profondément évolué. En 1930, les législatives reposent sur un scrutin majoritaire à deux tours, avec une forte logique de notables locaux. Aujourd’hui, ce système subsiste pour les législatives et la présidentielle, mais coexiste avec d’autres logiques : proportionnelle (européennes), listes (municipales), ou systèmes hybrides. Cette diversité complexifie la lecture démocratique.
Le nombre de candidats s’est envolé. En 1930, les élections sont dominées par quelques blocs politiques structurés (radicaux, socialistes, droite modérée). Aujourd’hui, l’offre politique est fragmentée : à la présidentielle 2022, 12 candidats au premier tour ; aux législatives, plusieurs milliers de candidats. Cette inflation traduit à la fois un pluralisme réel et une dispersion du vote.
Les partis politiques se sont plus évolutifs. En 1930, ils sont fortement ancrés socialement (classes, territoires, idéologies). Aujourd’hui, ils sont plus volatils, personnalisés et dépendants des cycles électoraux. Les grands partis historiques ont décliné au profit de mouvements plus récents, parfois construits autour d’une figure.
Le rapport au vote est plus souple. En 1930, voter est perçu comme un acte structurant de la citoyenneté, souvent associé à une fidélité politique durable. Aujourd’hui, le vote est plus instable, stratégique, voire protestataire. L’électeur change plus facilement de camp d’une élection à l’autre.
Les campagnes électorales sont audiovisuelles. Dans les années 1930, elles reposent sur des réunions publiques, la presse écrite et les réseaux locaux. Aujourd’hui, elles sont dominées par les médias audiovisuels et les réseaux sociaux, avec une accélération du rythme, une personnalisation accrue et une importance croissante de l’image.
La légitimité des élus est plus fragile. En 1930, une forte participation confère une légitimité claire aux élus. Aujourd’hui, un président peut être élu avec moins de 50 % des inscrits au premier tour, et une majorité parlementaire peut représenter une minorité réelle du corps électoral.
Enfin, la fonction du vote s'est élargie. Dans les années 1930, il sert principalement à désigner des représentants dans un cadre politique relativement stable. Aujourd’hui, il devient aussi un outil d’expression : vote d’adhésion, de rejet, de sanction, ou d’abstention comme message politique.
Ainsi, en moins d’un siècle, le suffrage est ainsi passé d’un privilège restreint, masculin et plus tardif, à un droit universel, plus inclusif et accessible plus tôt. Les élections françaises sont passées d’un rituel civique structurant, rare et massivement suivi, à un exercice fréquent, complexe, marqué par une participation en baisse et une fragmentation croissante du paysage politique.
Paul Corey