Lire le livre

Hold-up du siècle : les braqués ne sont pas encore nés

Édito WOW! · 1er avril 2026

Hold-up du siècle : les braqués ne sont pas encore nés

L’humanité vient de commettre le plus grand hold-up de son histoire. Elle a liquidé en deux siècles un capital que la Terre avait mis trois cents millions d’années à constituer. Les complices sont connus. Les victimes ne sont pas encore nées.

Le pétrole, le charbon et le gaz ont accompli quelque chose de prodigieux. En moins de deux siècles, ils ont multiplié par dix la population mondiale, rendu possible l’agriculture industrielle, l’éradication de maladies millénaires, la lumière électrique pour quatre milliards de foyers. L’espérance de vie mondiale est passée de 30 ans en 1800 à 73 ans aujourd’hui. Nier cela serait malhonnête.

Ce bond reposait sur une case du tableau périodique : C, numéro 6, masse 12. Au cœur de chaque atome se trouvent des protons — des particules élémentaires chargées positivement qui définissent son identité chimique, son empreinte digitale dans l’univers. Le carbone en possède six. C’est ce chiffre, et rien d’autre, qui fait de lui ce qu’il est.

Mais ce qui le rend unique, c’est ses quatre liaisons possibles — quatre « mains » tendues vers d’autres atomes, capables de former des chaînes, des anneaux, des structures d’une complexité infinie.

C’est cette architecture qui fait du carbone la molécule de la vie. L’ADN qui porte notre identité génétique est une chaîne de carbone. Les protéines, les enzymes, les neurotransmetteurs qui portent nos pensées — tout cela est du carbone assemblé par trois milliards d’années d’évolution. Sans lui, pas de cellule. Pas d’organisme. Pas de conscience.

Les énergies fossiles, c’est le même carbone, une fois qu’il a vécu.

Charbon, pétrole, gaz : des algues, des fougères, des créatures marines mortes avant les dinosaures, compressées pendant des millions d’années en énergie concentrée. Brûler un litre d’essence, c’est incinérer de la vie ancienne et libérer dans l’atmosphère ce que la Terre avait mis des millions d’années à enfouir. La dualité est inscrite dans la nature même de l’atome : le même carbone construit la vie et, brûlé, en détruit les conditions.

La Nature, elle, ne juge pas.

Un glacier qui fond ne souffre pas — il répond à une équation thermique avec la même indifférence qu’il a mise à se former pendant dix mille ans. Elle produit des effets à partir de causes. Elle enregistre. Elle ne se venge pas. Le carbone ne distingue pas la vie qu’il construit de la dette qu’il accumule. Seuls les hommes font cette distinction. Et c’est précisément pourquoi ils ne peuvent pas s’en exonérer.

Le même capital géologique a enrichi l’humanité et contracté une dette sans consentement. C’est le plus grand héritage jamais pillé — et le seul dont les braqués ne sont pas encore nés.

Ce capital appartenait à la totalité du vivant — passé, présent, futur. Il a été liquidé en deux siècles, sans demander l’avis des héritiers. Les chiffres disent le reste.

Les 1 % les plus riches émettent autant de CO₂ que les 50 % les plus pauvres — 3,9 milliards de personnes. Les subventions publiques aux énergies fossiles atteignent 7 000 milliards de dollars par an — 13 millions de dollars par minute. En 2022, cinq grandes compagnies pétrolières ont encaissé ensemble plus de 200 milliards de bénéfices.

Ce sont les populations du Bangladesh, du Sahel, des archipels du Pacifique — qui n’ont presque pas brûlé ce capital — qui subissent en premier les inondations, les sécheresses, la montée des eaux.

Le changement climatique n’est pas une crise universelle. C’est une inégalité écrite en molécules : les profits pour le privé, les dégâts pour le public.

La transition est techniquement résolue — le coût du solaire a chuté de 90 % en dix ans. Ce qui bloque, c’est que les détenteurs du capital fossile n’ont aucun intérêt à organiser leur propre obsolescence. Ils ont les moyens de ralentir la transition le temps d’en extraire le dernier dollar. Et pendant ce temps, le compteur tourne — en degrés, en mètres, en vies.

Si la Nature est indifférente, nous ne pouvons pas l’être.

Nous sommes la seule espèce capable de comprendre le cycle du carbone, de mesurer la dette, d’en nommer les victimes. En 2026, le hold-up continue. La question n’est plus de savoir si nous le savons. Elle est de savoir jusqu’où nous acceptons de le regarder faire.

Retrouvez nos sources, nos textes et archives sur wow-media.fr

UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO

.

Paul Corey