Étatisme : peut-on encore imaginer une solution sans l’État ?
Édito WOW! · 14 août 2026

1 714 milliards d’euros de dépense publique. 366 999 articles de droit en vigueur. 1 153 organismes publics nationaux dont l’État lui-même ignore le périmètre exact. La France n’a pas décidé cet appareil : elle l’a hérité, couche après couche. Et elle continue d’en confier la direction à ceux qui l’ont bâti.
La France n’a jamais tranché la question de la juste dimension de l’État.
Elle l’a contournée. Chaque crise déplace aussitôt le débat vers ce que la puissance publique doit faire de plus : une loi, une agence, un plan, une taxe, une norme. Depuis cinquante ans, presque aucune difficulté collective n’a reçu d’autre réponse que l’extension du périmètre public.
L’arbitre a fini par occuper tout le terrain.
Un ratio isolé ne prouve rien. Quatre mesures indépendantes qui convergent, si. En 2025, la dépense publique atteint 1 714 milliards d’euros, soit 57,2 % du PIB. La fonction publique emploie 5,85 millions d’agents, environ un emploi sur cinq. La commission d’enquête du Sénat de juillet 2025 a recensé 1 153 organismes publics nationaux, dont l’État lui-même ignore les contours exacts. Le secrétariat général du Gouvernement a publié en mai 2026 un volume de droit record : 366 999 articles, près de 48,8 millions de mots.
L’argent, les agents, les structures, les règles.
Ces quatre grandeurs ne dépendent pas des mêmes décisions. Elles progressent pourtant ensemble, sous des majorités opposées. Un périmètre se compare plutôt qu’il ne se proclame : l’Allemagne consacre 50,5 % de son PIB à la sphère publique, l’Union européenne 49,5 % en moyenne, et la Finlande dépasse même la France. L’écart décisif tient donc ailleurs. Reconstruite en 1949 sur une architecture fédérale, l’Allemagne répartit la puissance publique entre le Bund, seize Länder et les communes, si bien que chaque compétence y est discutée à plusieurs niveaux.
La France a décentralisé des budgets sans décentraliser la règle.
L’appareil public dispose de dizaines de mécanismes pour créer une règle, et d’aucun pour en supprimer une. La circulaire de juillet 2017 imposait pourtant l’abrogation de deux normes existantes pour tout décret créant une contrainte. Neuf ans plus tard, le stock bat son record annuel.
Le Sénat, lui, n’identifie que 540 millions d’euros d’économies à missions constantes, soit 0,03 % de la dépense publique. Ni serpe, ni hache.
L’Allemagne a construit l’outil qui manque : un conseil indépendant chiffre chaque année le coût de la bureaucratie pour les entreprises, environ 64 milliards d’euros.
En France, créer une norme est un acte politique visible ; la supprimer n’appartient à personne.
Cette inertie ne tient pas seulement aux institutions. Elle tient aussi aux femmes et aux hommes qui les dirigent.
On explique ordinairement cette dérive par l’idéologie. L’héritage administratif pèse davantage. La Révolution, qui promettait de disperser le pouvoir, le concentre. Napoléon en fixe l’ossature : préfets, Conseil d’État, grands corps, codes. Chaque génération dépose ensuite sa couche. Presque aucune ne disparaît. Tocqueville l’avait vu dès 1856 : la centralisation administrative était la seule pièce de l’Ancien Régime ayant survécu à la Révolution.
La France a changé de régime une douzaine de fois depuis 1789. Elle n’a jamais changé d’administration.
Selon la Fondation iFRAP, 40 % des députés élus en 2022 venaient du secteur public, quand celui-ci représente environ 20 % de l’emploi total ; 5 % étaient chefs d’entreprise.
Appelons cela la monoculture dirigeante : un vivier unique, semé et récolté sur le même sol, qui finit par épuiser la terre. Lorsqu’on a consacré vingt ans à administrer, l’administration paraît l’instrument naturel. La difficulté relève moins de la compétence que de la diversité cognitive.
En 1993, la Suède consacrait plus de 70 % de son PIB à la dépense publique. Elle en consacre aujourd’hui environ 51 %, pour une dette voisine de 35 %, contre 115,6 % en France. Elle n’a pourtant démantelé ni son école, ni sa santé publique, ni ses congés parentaux.
Elle a réduit le périmètre en préservant la protection, avec trois instruments qui rendent l’arbitrage visible : un plafond de dépenses voté par le Parlement, une règle d’excédent sur le cycle et une revue systématique des organismes publics.
La France connaît parfaitement ce diagnostic. Le mandat manque. La première réforme reste pourtant la moins coûteuse : élargir les viviers de recrutement des dirigeants ne demande ni loi de finances ni majorité qualifiée. Cela demande de renoncer à un privilège.
On objectera que la compétence administrative protège des amateurs. L’argument porte sur l’aptitude à gérer, quand la question posée porte sur l’aptitude à concevoir une solution qui ne passe pas par soi.
Un État qui ne fréquente plus que lui-même finit par se croire la société entière.
En 2026, la vraie question est de savoir si l’Etat sait encore s’arrêter.
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Paul Corey