Dette française : Paris emprunte plus cher qu’Athènes
Le mur est là. On y est. Il prend la forme d’une facture qu’on ne peut plus éviter. La réforme non plus. Choisie ou imposée.

La France emprunte désormais plus cher que l’Italie, l’Espagne et la Grèce. En six mois, les intérêts de sa dette ont coûté 34,5 milliards d’euros, 18 % de plus qu’un an plus tôt. Le mur annoncé depuis trente ans ressemble moins à un krach qu’à une tsunami budgétaire qui grossit chaque année.
Pendant trois décennies, la France a traité sa dette comme une question de calendrier. Réduire les déficits plus tard, réformer l’État plus tard, remettre les Français au travail plus tard. Le report a fonctionné tant qu’il ne coûtait presque rien. L’avertissement a désormais pris la forme d’une facture.
Dans les années 2010, l’État empruntait autour de 1 %, parfois sous zéro. Les taux zéro ont fonctionné comme une anesthésie : la douleur disparaissait, la lésion progressait.
Ce jeudi, le taux à dix ans a franchi 4 %. Il dépassait 4,1 % , un niveau inconnu depuis 2008.
Chaque emprunt ancien arrivant à échéance se refinance aux taux du moment. Le capital ne bouge pas ; la charge d’intérêts explose. Et la mécanique s’auto-alimente : le déficit fabrique de la dette, la dette fabrique des intérêts, les intérêts creusent le déficit.
La loi de finances prévoyait 58,6 milliards d’intérêts pour l’année entière : le premier semestre en a consommé 34,5. Au 30 juin, l’encours de dette publique atteignait 3 536 milliards, 117,5 % du PIB, en hausse de 75,6 milliards sur un seul trimestre.
À politique inchangée, les économistes missionnés par Bercy voient la charge d’intérêts passer de 78 milliards en 2026 à près de 125 en 2030. Stabiliser le ratio de dette d’ici 2032 — le stabiliser, pas le réduire — exigerait environ 20 milliards d’économies supplémentaires chaque année.
Cent vingt-cinq milliards, presque deux budgets de l’Éducation nationale.
Aucune école n’en sortira, aucun hôpital, aucun réacteur, aucun chercheur. Ces milliards rémunèrent des décisions déjà prises : la part croissante d’un État consacrée à son propre passé.
Au milieu des années 2010, la dette pesait 95 % du PIB. Dix années d’argent quasi gratuit, fenêtre historique offerte pour restructurer l’appareil public : la France les a employées à s’endetter davantage.
Les marchés ne sont ni droite, ni de gauche. Ils tarifent un risque.
L’écart avec le Bund approche 80 points de base, contre 30 à 45 entre 2014 et 2022 ; l’obligation française se paie une vingtaine de points au-dessus de la grecque. Pendant vingt ans, Paris regardait Rome, Madrid et Athènes comme des élèves fragiles. Aujourd’hui, les investisseurs regardent Paris. La revue de notation du 28 août concentre leur attention.
Plus la dérive dure, plus grandit le risque d’une correction brutale, à l’heure dictée par les marchés plutôt qu’à celle choisie par la France.
Le plus préoccupant n’est pourtant pas le niveau des taux. Le déficit dépasse cinq points de PIB, le Parlement ne parvient à aucune majorité, chaque économie provoque une crise, chaque réforme devient une ligne rouge, et prélever davantage se heurte à l’un des pays les plus taxés du monde développé.
Et les candidatures pour 2027 se multiplient sans qu’aucune ne dresse le constat.
L’Inspection générale des finances vient de chiffrer ce déni. Dans un rapport publié le 20 août, elle avertit qu’une loi spéciale prolongée — l’hypothèse crédible, entre présidentielle et législatives, là où les trois précédents n’avaient duré que six semaines — rendrait « impossible » le redressement des finances publiques. Coût minimal : un demi-point de PIB, quinze milliards d’euros.
L’immobilisme a désormais un prix affiché.
La sortie tient en trois piliers. Produire plus : davantage de Français au travail, davantage d’heures, davantage d’entreprises qui grandissent — augmenter les prélèvements dans une économie qui ne croît pas revient à chercher de l’eau dans une éponge déjà pressée. Dépenser moins : un État capable de dire enfin ce qu’il doit faire, ce qu’il peut mieux faire, ce qu’il doit cesser de faire. Et partager l’effort : public et privé, retraites et actifs, aucune catégorie exemptée. C’est le mandat de 2027.
La France n’est pas en faillite : épargne abondante, entreprises puissantes, capacité fiscale exceptionnelle. Mais l’époque où l’endettement tenait lieu de politique économique s’achève.
À 1 %, la lâcheté se dissimule. À 4, elle se paie. À 6, elle se subit.
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Paul Corey