FIRST leaps : Thatcher (4/7)
La série qui suit notre livre LAST CALL et raconte des histoires de sursauts...

THATCHER 1979 : LE COÛT DE BRISER OU DE NE PAS BRISER ?
Après LAST CALL, qui dressait l’anatomie d’un sursaut nécessaire, FIRST LEAP en explore les précédents. Six dirigeants. Six leçons pour la France qui hésite. Là où le diagnostic s’arrête, l’exemple commence.
Cinquante-trois ans, fille d’épicier, chimiste devenue avocate, leader des conservateurs depuis 1975. Elle hérite d’un pays surnommé l’homme malade de l’Europe, où les morts ne sont plus enterrés faute de fossoyeurs et où les ordures s’amoncellent dans les rues de Londres. Onze ans plus tard, c’est un autre pays. Le coût social est souvent denoncé. Le coût de l’inaction l’aurait été davantage.
Le Royaume-Uni de mai 1979 sort du Winter of Discontent. Inflation à 18 %. Trois millions de syndiqués qui décident, en réalité, qui gouverne. La livre humiliée par le FMI deux ans plus tôt. Le TUC (Trades Union Congress, la grande confédération des syndicats britanniques) et les grandes unions négocient directement avec le gouvernement, contournent le Parlement, contrôlent l’économie réelle.
Margaret Thatcher devient Premier ministre le 4 mai 1979. Première femme à occuper la fonction. Personne, dans l’establishment, ne croit qu’elle tiendra ses engagements de campagne.
Le verrou britannique tient en trois épaisseurs.
Le pouvoir réel a glissé du Parlement vers Downing Street, puis de Downing Street vers le siège du TUC. Les grandes unions disposent d’un droit de veto effectif sur toute politique publique.
British Telecom, British Airways, British Steel, British Coal, British Gas, électricité, eau. Un tiers du PIB en entreprises d’État, déficitaires, archaïques, surcapacitaires.
Inflation, indexation des salaires, spirale prix-salaires, taux d’intérêt réels négatifs. Le consensus d’après-guerre — keynésianisme, syndicats forts, secteur public massif — est en échec. La France s’apprête à le copier mais, en Grande Bretagne, il est déjà devenu une camisole. Tout le monde le sait. Personne n’a osé s’y attaquer.
Thatcher choisit l’épreuve de force.
Désinflation par les taux d’intérêt élevés, à la manière de Paul Volcker aux États-Unis. Récession sévère. Trois millions de chômeurs en 1982. Popularité au plus bas. 23 députés conservateurs publient une lettre lui demandant de changer de cap. Sa réponse devient célèbre.
“You turn if you want to. The lady’s not for turning” (10 octobre 1980, congrès annuel du Parti conservateur britannique, à Brighton)
Elle tient. La désinflation produit ses effets. L’inflation tombe à 5 % en 1983. La machine économique recommence à fonctionner.
La privatisation suit. British Telecom en 1984. British Gas en 1986. British Airways en 1987. Électricité, eau, charbon. La naissance d’un capitalisme populaire d’actionnaires individuels. Des millions de Britanniques deviennent actionnaires d’entreprises publiques qu’ils considéraient encore quelques années plus tôt comme des bureaucraties inefficaces.
L’épreuve centrale arrive en 1984.
Arthur Scargill, leader de la NUM (National Union of Mineworkers, le puissant syndicat des mineurs britanniques) déclenche une grève des mineurs sans tenir de vote interne. Thatcher avait préparé le terrain. Stocks de charbon constitués pendant deux ans. Loi syndicale modifiée. Forces de police centralisées.
La grève dure un an. L’État ne cède pas.
La défaite syndicale historique du printemps 1985 met fin à un demi-siècle de pouvoir extra-parlementaire des unions britanniques. Le Big Bang de la City en octobre 1986 transforme Londres en place financière mondiale. Le pays a basculé.
Le coût social a bien été réel.
Émeutes urbaines de Brixton et Toxteth. Désindustrialisation brutale du Nord. Divisions sociales durables qui marquent encore la géographie électorale britannique. Falkland en 1982 sauve son mandat alors qu’elle paraissait condamnée. La méthode Thatcher n’épargne aucune clientèle. Elle assume publiquement les pertes. Elle refuse l’anesthésie sociale.
Mais la trajectoire britannique change pour de bon.
Quand Tony Blair revient au pouvoir en 1997 sous étiquette travailliste, il ne touche à rien des réformes Thatcher. Pas de renationalisation. Pas de retour aux droits syndicaux antérieurs. Pas de réindexation des salaires. Le verrou est brisé.
Le consensus aussi. Les travaillistes héritent d’un pays modernisé qu’ils administrent désormais sans renier l’héritage du gouvernement précédent. Cette continuité sous étiquette opposée est la signature des vraies ruptures historiques.
L’enseignement traverse toute la politique économique européenne.
Briser un verrou structurel a un coût social documenté. Émeutes, chômage, divisions, vies brisées. Le coût existe et alimente des medias critiques qui ne tarissent jamais. Mais ne pas briser un verrou structurel a un coût plus élevé encore. Celui du déclin lent, mesuré sur trente ans, invisible parce qu’étalé. Il s’inscrit dans des courbes démographiques, des soldes commerciaux, des taux d’investissement. Il tue plus lentement, plus largement, plus silencieusement.
La concertation préserve. L’épreuve de force transforme. Les sociétés qui choisissent la première vivent le confort apparent du compromis. Elles paient le prix de l’immobilité dans la durée. Les sociétés qui acceptent la seconde traversent une décennie douloureuse. Elles retrouvent ensuite la capacité de se gouverner.
La leçon française tient en une question.
Qui, en France, a réellement tenté un “Big Bang” comparable à celui du Royaume-Uni des années 1980 ? Qui a accepté l’idée qu’un verrou ne se contourne pas mais se brise ?
Qui aurait privatisé EDF malgré des mois de paralysie ? Qui aurait affronté les bastions syndicaux du secteur public, puissants dans la rue mais devenus marginaux dans le privé ? Qui aurait accepté plusieurs années de chômage massif pour restaurer durablement la compétitivité du pays ?
Depuis quarante ans, la France réforme à la marge ce qu’elle refuse de transformer au fond. Elle amortit les chocs, diffère les ruptures, négocie jusqu’à l’épuisement. Le Royaume-Uni a accepté une décennie de fracture pour changer de trajectoire.
La trajectoire de déclin que connaît aujourd’hui la France est-elle le produit de quarante années de renoncements, durant lesquelles le pays a cherché en vain le moyen de se transformer sans fracture ?
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Paul Corey