Lire le livre

Intersectionnalité

Un concept fort précis pour un débat bien flou...

Intersectionnalité

Un mot né dans une note de bas de page juridique. Devenu en trente ans l’un des termes les plus cités — et les plus mal compris — du débat public occidental.

Certains en font la clé de toute analyse sociale sérieuse. D’autres y voient le signe d’une dérive idéologique importée des campus américains. Rarement un concept académique aura à ce point quitté son berceau pour devenir munition.

L’intersectionnalité est un cadre d’analyse qui postule que les différentes formes de discrimination — raciale, de genre, de classe, de sexualité, de handicap — ne s’additionnent pas mais s’articulent : elles produisent des situations d’oppression spécifiques, irréductibles à chacune de leurs composantes prise séparément.

Une femme noire ne subit pas le racisme plus le sexisme : elle subit quelque chose de distinct, que ni la théorie féministe classique ni la théorie antiraciste classique ne saisissent pleinement si elles travaillent chacune de leur côté.

Le concept émerge en 1989 sous la plume de Kimberlé Crenshaw, juriste américaine, dans un article consacré aux limites du droit du travail. Elle observe que les tribunaux rejettent les plaintes de femmes noires au motif qu’elles ne peuvent représenter ni « les femmes » — principalement blanches dans le dossier — ni « les Noirs » — principalement des hommes dans le dossier : leur situation particulière reste juridiquement invisible.

Le mot — forgé à partir de l’image de l’intersection routière, où les accidents ne viennent pas d’une seule direction — désigne d’abord ce point aveugle.

De ce point d’origine précis, le terme voyage. Il quitte la salle d’audience pour les sciences sociales, les études de genre, puis les mouvements militants des années 2010, portés par les réseaux sociaux.

À chaque translation, il s’enrichit et se dilue : outil analytique rigoureux dans les universités, slogan dans les cortèges, repoussoir dans les éditoriaux conservateurs.

L’intersectionnalité ne se confond pas avec le simple cumul des identités. L’idée n’est pas qu’on « accumule des oppressions » comme on cumulerait des handicaps sur une grille de points. C’est une thèse sur la structure des discriminations, pas un concours de victimisation.

Elle ne présuppose pas non plus de hiérarchie figée entre les groupes : elle invite à examiner comment les systèmes d’inégalité interagissent dans des contextes spécifiques.

Elle se distingue du communautarisme, qui organise la représentation politique autour d’identités de groupe fermées.

Elle ne se confond pas avec le wokisme, qui en représente un usage militant et parfois doctrinaire : là où l’intersectionnalité est une méthode d’analyse, le wokisme en fait un impératif moral. Les amalgamer revient à confondre un outil de diagnostic avec le traitement qu’on en tire.

Elle n’est pas non plus synonyme d’identitarisme : le concept, tel que Crenshaw le formule, vise à rendre visible une discrimination pour mieux la combattre — il s’inscrit dans une tradition universaliste d’extension des droits, pas dans un relativisme des identités. Lui reprocher de fragmenter le corps social, c’est souvent lui reprocher de rendre visibles des fractures qui existaient avant lui.

Dans le débat public, le mot fonctionne comme un révélateur de clivages préexistants. Ses partisans y voient un outil intellectuel indispensable pour saisir la complexité du réel social : sans lui, certaines injustices restent littéralement impensables, faute de catégorie pour les nommer. Ses adversaires y lisent le symptôme d’une fragmentation identitaire qui dissout le « nous » collectif au profit d’une hiérarchie des victimes.

Les uns reprochent aux autres de refuser de voir. Les autres leur reprochent de ne voir que ça.

Ce qui est certain : le mot a largement débordé son usage originel. Utilisé sans précision sur le contexte — juridique, académique, militant — il ne désigne plus tout à fait la même chose selon la bouche qui le prononce.

C’est une raison pour le préciser. L’intersectionnalité est une approche théorique qui analyse la manière dont différentes formes de discrimination (liées notamment au genre, à l’origine, à la classe sociale, etc.) se combinent et interagissent pour produire des situations spécifiques d’inégalité.

WOW! On Words — Kit de survie lexical · 2026

Paul Corey