Jim Morrison
De la discipline militaire à la liberté absolue

Fils d’amiral devenu voix de la contre-culture, il aura vécu vingt-sept ans, enregistré six albums en quatre ans, et laissé une mort étrange, sans autopsie.
James Douglas Morrison naît le 8 décembre 1943 à Melbourne, Floride. Son père, George Stephen Morrison, est officier de marine de carrière, présent à Pearl Harbor le 7 décembre 1941, futur contre-amiral. La famille déménage sans cesse, au rythme des affectations. Enfance de military brat, sans ancrage, sans amis durables. Au lycée d’Alexandria, en Virginie, dont il sort en juin 1961, il affiche une moyenne de 88/100 et un QI mesuré à 149.
Il étudie le cinéma à UCLA, obtient sa licence en 1965. En août 1964, son père commande les forces navales américaines lors de l’incident du golfe du Tonkin. Le 7 août, le Congrès vote la résolution qui ouvre la guerre du Vietnam.
Le fils rompt tout lien et déclare à ses proches que ses parents sont morts. Il ne reverra jamais son père.
En juillet 1965, sur la plage de Venice, il croise Ray Manzarek, ancien condisciple de l’école de cinéma d’UCLA. Le groupe naît de cette rencontre. Le nom vient de The Doors of Perception, essai d’Aldous Huxley sur la mescaline paru en 1954, titre emprunté à Blake, 1793.
En mai 1966, ils deviennent groupe résident du Whisky a Go Go, sur Sunset Boulevard.
Deux shows par nuit à remplir. Les morceaux s’étirent. « The End », écrit comme une chanson de rupture, atteint onze minutes. La maison de disques Elektra les signe à la mi-août. Le 21, Morrison manque le premier show de l’établissement. On le récupère sous LSD dans une chambre du Tropicana.
En clôture, il improvise une sorte de monologue œdipien: le fils qui tue le père, le fils qui prend la mère. Les danseuses s’arrêtent, les serveuses cessent de servir, la salle se fige. Un club de danse ne vit pas de onze minutes de récitatif. Une licence d’alcool ne survit pas à une plainte pour obscénité. Phil Tanzini les renvoie le soir même.
Dix jours plus tard, Elektra grave le morceau intégralement. Il clôt le premier album, sorti le 4 janvier 1967 : plus de vingt millions d’exemplaires.
La même année, Jim rencontre Pamela Courson, dix-neuf ans, étudiante en art, fille d’un pilote bombardier de la Navy devenu proviseur. Ce sont deux enfants de la marine américaine en fuite. Six années de ruptures, d’infidélités réciproques et de retours sen suivront. Il l’appelle sa compagne cosmique, elle se fait appeler Pamela Morrison sans mariage.
Avec ses droits de Strange Days, Jim lui achète une boutique sur Sunset Strip, Themis, qu’elle tient de 1969 à 1971.
Le 29 juillet 1967, « Light My Fire » atteint la première place du Billboard Hot 100 et s’y maintient trois semaines. Le 17 septembre, au Ed Sullivan Show, la production exige qu’il modifie un vers jugé trop explicite. Il accepte, puis chante la version originale en direct. Le groupe ne reviendra jamais sur le plateau.
Depuis ce jour, Morrison porte souvent un costume de cuir noir.
Le 9 décembre 1967, à New Haven, un policier le gaze dans les coulisses. Il monte sur scène, raconte la scène au micro, se fait arrêter en plein concert. Premier chanteur de rock interpellé pendant une prestation.
Le 1er mars 1969, au Dinner Key Auditorium de Miami, devant 12 000 personnes et pour un cachet de 25 000 dollars, il provoque la salle. Un mandat est émis quatre jours plus tard.
Les municipalités annulent les dates en série. Le 20 septembre 1970, il est reconnu coupable d’exhibition et de propos obscènes. Le 30 octobre, six mois de travaux forcés et 500 dollars d’amende. Il reste libre sous caution de 50 000 dollars, fait appel.
Le 12 décembre 1970, à La Nouvelle-Orléans, il donne son dernier concert.
En mars 1971, poussé par Pamela, il s’installe à Paris pour écrire. Il a publié en 1970 deux recueils sous le nom de James Douglas Morrison, pour qu’on ne les achète pas par erreur. L.A. Woman sort au printemps.
Il passe ses nuits au Rock’n’Roll Circus, 57 rue de Seine. Y traînent aussi Marianne Faithfull et son compagnon d’alors, le comte Jean de Breteuil, dealer d’une clientèle de vedettes.
Le 3 juillet 1971, on le retrouve dans la baignoire du 17 rue Beautreillis. Pamela Courson est l’unique témoin : cinéma la veille, retour, malaise, bain. Aucune autopsie. Insuffisance cardiaque. Dossier clos en quelques heures, cercueil scellé avant l’arrivée du manager des Doors, décès annoncé le 5 juillet, inhumation le 7 devant cinq personnes.
Puis, trente ans de contre-versions. Sam Bernett, gérant du Rock’n’Roll Circus, affirme en 2007 l’avoir trouvé mort dans les toilettes de son club, ramené ensuite rue Beautreillis par deux dealers et plongé dans l’eau froide, méthode connue pour réanimer une overdose. Le photographe Patrick Chauvel dit avoir aidé à porter le corps. En 2014, Marianne Faithfull désigne son compagnon d’alors, le comte Jean de Breteuil, dealer des stars, parti au Maroc dès le lendemain et mort d’overdose en 1972.
Aucune enquête n’a jamais été rouverte. Il n’existe aucune pièce matérielle permettant de vérifier quoi que ce soit.
Sur la façade du 17 rue Beautreillis, une feuille collée par un anonyme tient lieu de bilan judiciaire : « Jim Morrison n’est pas mort ici. »
Pamela Courson hérite de tout par testament du 12 février 1969, affronte deux ans de procédures, sombre dans l’héroïne et meurt le 25 avril 1974 à Los Angeles. Vingt-sept ans, comme lui. Elle est enterrée à Santa Ana sous un nom qui n’était pas le sien.
En 1979, faute d’héritiers directs, les parents Courson et les parents Morrison s’accordent pour partager la succession en deux parts égales. L’amiral qu’il disait mort possède désormais la moitié de son œuvre.
La tombe du Père-Lachaise devient la plus visitée du cimetière et doit être gardée aux heures d’ouverture. Les Doors dépassent les cent millions de disques vendus.
Le 9 décembre 2010, la Floride le gracie. Il était mort avec son appel pendant : la grâce remplace le procès qu’il n’a jamais eu. Elle pardonne un acte que l’État ne sait plus établir.
Ainsi, l’homme qui déclarait ses parents morts pour n’être le fils de personne repose sous une dalle qu’il faut faire garder, et son œuvre appartient pour moitié, depuis 1979, à l’amiral.
Paul Corey