Les deux partis qui ne se parlent plus
Le divorce entre une ligne et un électorat ?

Pendant dix ans, la droite républicaine française a considéré que son principal adversaire était le Rassemblement National. Ses électeurs, eux, ont progressivement considéré que leur principal adversaire était le déclassement, l’insécurité, l’impuissance publique, la perte de contrôle.
Le parti LR et son électorat ont fini par répondre à deux questions différentes. À partir de là, la rupture devenait inévitable.
Le refus récent, en région PACA, de toute alliance électorale avec le RN n’a rien créé. Il illustre un divorce déjà ancien. Ce refus est cohérent avec la ligne nationale du parti. Cette cohérence n’est pas en cause.
La question est ailleurs. Pourquoi cette ligne ne convainc-t-elle plus ceux qu’elle prétend représenter ?
Les électeurs de droite n’ont pas disparu. Ils ont changé d’adresse.
Dans les Bouches-du-Rhône, dans le Var, en PACA, une partie de l’électorat de droite traditionnelle vote RN depuis plusieurs cycles électoraux. Ces électeurs n’ont pas changé de valeurs. Ils ont changé de bulletin. La nuance est capitale : ce n’est pas une radicalisation.
C’est un constat. Le bulletin traditionnel ne produit plus l’effet recherché.
Pendant que la droite républicaine défendait sa respectabilité, une partie croissante de son électorat cherchait, à tort ou à raison, des résultats. Pendant qu’elle expliquait pourquoi certaines alliances étaient impossibles, ses anciens électeurs se demandaient pourquoi certaines sujets étaient évités et certaines réponses introuvables.
Ce que d’autres droites européennes ont fait de ce même dilemme
La France n’est pas seule face à cette fracture. Plusieurs droites européennes ont affronté le même dilemme - un électorat traditionnel basculant vers une offre plus radicale - et y ont répondu de manières radicalement différentes.
En Espagne, la droite traditionnelle a longtemps refusé toute proximité avec une formation plus dure, née d’une scission sur l’immigration et les questions identitaires. Mais face à l’hémorragie électorale dans plusieurs régions, elle a fini par accepter des coalitions locales avec cette formation, sans en adopter le programme. Elle a choisi de gouverner avec, là où l’arithmétique l’imposait. L’hémorragie a été limitée, au prix d’une cohabitation politique parfois tendue.
En Italie, le schéma a joué dans l’autre sens dès le départ. La droite modérée a accepté depuis longtemps une coalition durable avec une droite plus dure. Plutôt que d’exclure, elle a intégré. Mais c’est la composante la plus dure de la coalition qui est devenue dominante. La droite modérée est devenue un partenaire junior dans un attelage qu’elle ne dirige plus.
En Autriche, la droite traditionnelle a alterné entre les deux stratégies selon les périodes: coalition avec la droite radicale à certains moments, exclusion à d’autres. Chaque choix a eu un coût différent. La coalition a donné l’image d’un parti prêt à exercer le pouvoir, au prix de crises de gouvernance et d’une normalisation de son partenaire. L’exclusion a souvent renforcé ce partenaire dans l’opposition, qui en a joui d’un argument “anti-système”
Aucune de ces trajectoires n’est un modèle à importer. Chaque contexte national est différent, et chaque choix a eu un prix. Mais toutes ont un point commun : la droite modérée a dû trancher. Gouverner avec une droite plus dure, au risque de s’y dissoudre. Ou refuser, au risque de perdre durablement son électorat au profit de cette droite plus dure.
L’entre-deux français
Ce que la droite républicaine française a fait depuis dix ans, c’est précisément éviter ce choix. Ni alliance ouverte, ni reconquête idéologique de l’électorat perdu. Un entre-deux qui ne produit ni la légitimité de gouverner avec une force politique aujourd’hui incontournable dans plusieurs territoires, ni la clarté d’une opposition frontale qui reconquerrait par les idées plutôt que par les postes.
Les exemples espagnol, italien et autrichien montrent que cet entre-deux n’est pas tenable indéfiniment. Il se résout toujours, dans un sens ou dans l’autre, sous la pression électorale. La seule question est de savoir qui décide du moment et des termes de cette résolution: le parti, ou ses électeurs, en votant ailleurs.
La question qui reste
La politique est cruelle. On peut avoir raison contre tout le monde. Mais lorsqu’on perd élection après élection, territoire après territoire, génération après génération, la question finit toujours par revenir : un parti existe-t-il pour défendre une ligne, ou pour représenter un peuple ?
Depuis dix ans, la droite républicaine française semble avoir choisi. Ses électeurs aussi.
UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO
Paul Corey