LIBERTÉ : ce qui a changé
Quelques libertés en plus, beaucoup de surveillance...

“En 1930, la presse est libre mais les femmes ne le sont pas. En 2025, les femmes sont libres mais la presse pourrait être labellisée.”
D’abord, l’acquis. En 1930, les grandes libertés publiques sont établies depuis les débuts de la IIIe République : liberté de la presse (loi du 29 juillet 1881), liberté de réunion (loi du 30 juin 1881), liberté d’association (loi du 1er juillet 1901), liberté syndicale (loi Waldeck-Rousseau de 1884). Ces lois fondatrices restent en vigueur aujourd’hui, parfois dans leur rédaction d’origine.
La liberté de la presse est alors quasi absolue. Depuis 1881, ni autorisation préalable ni cautionnement ne sont exigés pour créer un journal. Seuls les abus sont réprimés a posteriori. Les titres se multiplient : quotidiens nationaux, presse régionale, presse d’opinion de toutes tendances. La censure n’intervient qu’en temps de guerre.
Les libertés individuelles sont garanties par la Déclaration des droits de l’homme de 1789, mais sans protection constitutionnelle effective. La liberté d’aller et venir, la liberté de conscience, la liberté d’opinion sont reconnues, mais le juge administratif et le législateur peuvent les restreindre sans contrôle. Le Conseil constitutionnel n’existe pas.
Certaines libertés manquent cruellement. Les femmes n’ont pas le droit de vote. Elles ne peuvent pas ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari. Le divorce existe mais reste stigmatisé. L’homosexualité est tolérée mais socialement réprouvée. Les colonisés sont sujets, pas citoyens. La torture est pratiquée dans l’empire colonial.
L’Occupation montre la fragilité de ces libertés. Vichy supprime la liberté syndicale, interdit les associations, instaure la censure, promulgue le statut des Juifs. La liberté, c’est aussi ce qu’on peut en perdre.
La Libération restaure et étend les libertés. Les femmes obtiennent le droit de vote (1944). La Ve République crée le Conseil constitutionnel, qui devient le gardien effectif des libertés en 1971. En 2010, la Question prioritaire de constitutionnalité permet à tout justiciable de contester une loi.
De nouvelles libertés ont été conquises. Droit à l’avortement (1975, constitutionnalisé en 2024). Abolition de la peine de mort (1981). Dépénalisation de l’homosexualité (1982). Mariage pour tous (2013). Chaque génération a étendu le champ des libertés individuelles, souvent contre des résistances féroces.
Mais de nouvelles menaces sont apparues. La lutte contre le terrorisme a multiplié les restrictions : état d’urgence prolongé (2015-2017), lois de surveillance, fichiers massifs. Le fichier des personnes recherchées compte plus de 5 millions de fiches. La loi renseignement de 2015 autorise la surveillance de masse. Les écoutes administratives se comptent par milliers chaque année.
La liberté d’expression connaît un encadrement croissant. La loi Avia de 2020 visait à imposer le retrait de contenus en 24 heures. La loi « séparatisme » de 2021 étend les contrôles sur les associations. En novembre 2025, Emmanuel Macron propose une « labellisation » des médias par des professionnels pour distinguer l’information fiable. L’opposition dénonce un « ministère de la vérité ». Même non-étatique, un tel label soulève une question simple : qui choisit les certificateurs, selon quels critères, avec quel recours ?
La crise du Covid-19 a marqué une rupture inédite en temps de paix. Entre mars 2020 et juillet 2021, les Français ont vécu sous un régime d’exception quasi permanent : confinements, couvre-feux, attestations obligatoires pour sortir de chez soi, fermetures administratives, interdiction de manifester, restrictions des déplacements. L’état d’urgence sanitaire a été prolongé à onze reprises.
Le passe sanitaire, puis le passe vaccinal, ont conditionné l’accès aux restaurants, cafés, cinémas, trains, hôpitaux. Plusieurs millions de Français non vaccinés se sont retrouvés exclus de la vie sociale. Plus de 180 000 amendes ont été distribuées. L’obligation vaccinale a été imposée à certaines professions sous peine de suspension sans salaire. Deux ans après la levée des restrictions, aucun bilan d’ensemble n’a été mené.
L’encadrement numérique s’intensifie. Le Digital Services Act européen (2022) impose la modération sous 24 heures. L’AI Act (2024) crée le premier cadre réglementaire mondial sur l’intelligence artificielle, avec interdictions de la notation sociale et de la reconnaissance faciale en temps réel. La carte d’identité numérique centralise données biométriques et informations personnelles. Le fichier TES rassemble les données de plus de 60 millions de Français : nom, photo, empreintes digitales, adresse.
Le contrôle des déplacements s’étend. Plus de 140 000 caméras de vidéosurveillance couvrent l’espace public urbain, dont 1 500 à reconnaissance faciale. Les portiques de péage enregistrent les trajets. Les téléphones portables permettent la géolocalisation en temps réel. Le fichage administratif s’est généralisé : plus de 80 fichiers de police et de gendarmerie recensent des dizaines de millions de personnes.
La liberté de manifester s’est restreinte. Les interdictions préventives se multiplient. Entre 2018 et 2020, pendant les manifestations des Gilets jaunes, plus de 11 000 personnes ont été placées en garde à vue, 3 000 condamnées. Les armes « sub-létales » (LBD, grenades) ont causé des centaines de blessés graves.
Le droit à la vie privée recule face à la lutte antifraude. L’administration fiscale accède aux données bancaires, aux réseaux sociaux, aux plateformes de location. L’article 154 de la loi de finances 2020 autorise l’exploitation algorithmique des données publiques pour détecter les fraudes. Les lanceurs d’alerte restent faiblement protégés. Les poursuites contre les journalistes d’investigation se multiplient.
Ainsi, en moins d’un siècle, la France est passée d’un régime de libertés publiques stables mais incomplètes à un système où les libertés individuelles se sont étendues tout en étant progressivement encadrées, surveillées, conditionnées. La technologie permet aujourd’hui une surveillance de masse impensable en 1930. L’arbitrage entre sécurité et liberté penche désormais structurellement vers le contrôle, sans que les garde-fous démocratiques aient été renforcés à proportion des moyens déployés.
Paul Corey