LOISIRS : ce qui a changé
Jamais nous ne nous sommes autant ennuyés...

“Cinq semaines de congés payés, 35 heures, 6 heures de temps libre quotidien : jamais les Français n’ont eu autant de loisirs. Jamais ils ne se sont autant ennuyés”
En 1930, on avait peu de temps libre mais on savait s’ennuyer. Aujourd’hui, on a du temps libre mais on ne sait plus quoi en faire sans écran.
D’abord, le temps disponible. En 1930, un ouvrier travaille 48 heures par semaine, six jours sur sept. Les congés payés n’existent pas encore — ils seront instaurés en 1936. Le dimanche est souvent le seul jour de repos, consacré à la messe, à la famille et au jardinage.
Aujourd’hui, la durée légale est de 35 heures, les salariés disposent de 5 semaines de congés payés, et le temps libre représente plus de 6 heures par jour en moyenne. Les congés payés ont révolutionné le rapport au loisir.
En 1936, les Français obtiennent 2 semaines. En 1956, ils passent à 3 semaines, puis à 4 en 1969 et 5 en 1982. Le taux de départ en vacances est passé de moins de 5 % en 1936 à plus de 60 % aujourd’hui. Pourtant, 40 % des Français ne partent toujours pas, principalement pour des raisons financières.
La nature des loisirs a basculé. En 1930, les distractions sont simples et gratuites : promenade, bal du samedi, guinguettes des bords de Marne, parties de cartes au café, jardinage, pêche à la ligne. Le vélo, les fêtes de village et les réunions de famille structurent le temps libre. La lecture de journaux populaires et la radio naissante complètent ce tableau. Le tourisme était l’apanage des élites.
Avant 1936, seuls les bourgeois pratiquent la villégiature : stations balnéaires comme Deauville ou Biarritz, villes d’eaux, séjours en montagne. L’été 1936 voit les premiers départs populaires, mais beaucoup de Français en profitent surtout pour bricoler leur logis ou rendre visite à la famille restée à la campagne.
L’écran a tout dévoré. En 2024, les Français passent plus de 60 % de leur temps libre devant un écran. Les jeunes de 7 à 19 ans consacrent 3 heures 11 par jour aux écrans, contre 19 minutes à la lecture. Les 16-19 ans dépassent les 5 heures quotidiennes. Les réseaux sociaux, le streaming et les jeux vidéo captent l’essentiel de l’attention.
L’industrie du loisir s’est massifiée. Du Club Méditerranée fondé en 1950 aux parcs d’attractions, des croisières aux festivals de musique, le loisir est devenu un secteur économique majeur. Le budget loisirs des ménages a explosé, même s’il varie du simple au triple selon les revenus.
Le sport s’est démocratisé puis sédentarisé. En 1930, le sport reste rare et réservé aux clubs. Aujourd’hui, les inscriptions en associations sportives se sont envolées depuis 1982. Pourtant, le temps moyen consacré à l’activité physique n’est que de 16 minutes par jour. Et le sport-spectacle a remplacé le sport-pratique.
Ainsi, en moins d’un siècle, les Français sont passés d’une société où le temps libre était rare mais vécu collectivement et simplement, à une société où le temps libre abonde mais se consume majoritairement seul, devant un écran, dans une offre pléthorique qui génère paradoxalement l’ennui et l’insatisfaction.
Paul Corey