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POUVOIR D’ACHAT : Ce qui a changé...

Un siècle plus tard, le pain coûte moins de travail, mais tout le reste beaucoup plus....

POUVOIR D’ACHAT : Ce qui a changé...

« En 1930, un ouvrier travaillait 40 minutes pour acheter un kilo de pain. Aujourd’hui, moins de 15 minutes suffisent »

D’abord, la mesure. En 1930, le pouvoir d’achat n’est pas une notion statistique officielle. On parle de « salaire réel », mesuré en comparant le salaire nominal au prix d’un panier de biens de première nécessité, essentiellement alimentaires. Les enquêtes sont rares et partielles. Le pouvoir d’achat est une réalité vécue au quotidien, pas un indicateur économique.

Aujourd’hui, l’Insee mesure le pouvoir d’achat du revenu disponible brut des ménages, qui comprend tous les revenus (activité, patrimoine, prestations sociales) moins les impôts et cotisations. Cette mesure macroéconomique est déflatée par l’indice des prix à la consommation. Le pouvoir d’achat par unité de consommation tient compte de la taille des ménages. En 2024, il a progressé de 2,1 % après deux années de stagnation.

Ensuite, l’évolution sur un siècle. Entre 1930 et 2024, le pouvoir d’achat du salaire moyen a été multiplié par quatre en monnaie constante. Entre 1950 et 1970, il a doublé. Un ouvrier de 1930 gagne environ 800 francs par mois pour 48 heures de travail hebdomadaire ; la durée annuelle du travail a été divisée par deux depuis, si bien que le salaire horaire réel a été multiplié par huit.

Les Trente Glorieuses ont été un âge d’or. De 1945 à 1975, le pouvoir d’achat progressait de 4 à 5 % par an. Le revenu disponible par unité de consommation a presque doublé entre 1959 et 1974. Cette croissance exceptionnelle a permis l’accès à la société de consommation : voiture, réfrigérateur, machine à laver, télévision sont devenus accessibles à la majorité des ménages.

Depuis 1975, le rythme s’est ralenti. Le pouvoir d’achat par ménage n’a augmenté que de 1,3 % par an entre 1974 et 2006, puis de 0,5 % par an en moyenne depuis 2010.

La crise de 2008-2009 a marqué une rupture : baisse du pouvoir d’achat jusqu’en 2013, reprise modeste jusqu’en 2021, nouvelle stagnation en 2022-2023 avec le choc inflationniste lié à la crise énergétique, rebond en 2024 (+2,1 %).

L’inflation a changé de nature et d’ampleur. En 1930, la France sort d’une décennie d’instabilité monétaire : le franc a été dévalué de 80 % en 1928 (franc Poincaré). La crise de 1929 provoque ensuite une déflation. Paradoxalement, le pouvoir d’achat ouvrier progresse de 25 % entre 1930 et 1936 car les prix baissent plus vite que les salaires. Le Front populaire de 1936 augmente les salaires, mais l’inflation reprend et efface les gains en 1939.

Aujourd’hui, l’inflation est maîtrisée par les banques centrales et oscille habituellement autour de 1 à 2 % par an. Le choc de 2022-2023 (6 % d’inflation) a été exceptionnel, lié à la politique monétariste du gouvernement pour surmonter la pandémie du Covid et la flambée des prix de l’énergie après l’invasion de l’Ukraine. En 2024, l’inflation est retombée à 2,2 % en moyenne annuelle.

Surtout,la composition du pouvoir d’achat s’est transformée. En 1930, le pouvoir d’achat, c’est d’abord se nourrir : l’alimentation représente 50 à 75 % du budget ouvrier. Se chauffer, se vêtir, se loger absorbent le reste. Il ne reste presque rien pour autre chose.

Aujourd’hui, l’alimentation représente environ 15 % du budget des ménages. En revanche, d’autres dépenses ont pris une place croissante : logement, transports, énergie, télécommunications, loisirs et services. La consommation s’est diversifiée et la part consacrée aux services s’est fortement accrue.

La nature même du pouvoir d’achat a donc changé. Dans les années 1930, l’amélioration du niveau de vie se mesure principalement par l’accès aux biens essentiels : manger à sa faim, se chauffer, se vêtir correctement. Aujourd’hui, le pouvoir d’achat inclut l’accès à un ensemble beaucoup plus large de biens et de services : mobilité, équipement du logement, santé, éducation, culture et technologies numériques.

Ainsi, la perception sociale du pouvoir d’achat reste contrastée. Si le niveau de vie moyen a fortement progressé sur un siècle, la hausse des dépenses contraintes — logement, énergie, assurances, abonnements — réduit la part du revenu réellement disponible pour la consommation libre.

Ce phénomène alimente un sentiment de stagnation malgré l’amélioration objective du niveau de vie sur le long terme.

Ainsi, en moins d’un siècle, le pouvoir d’achat français s’est considérablement accru, porté par les gains de productivité, la réduction du temps de travail et l’extension de la société de consommation. Mais cette progression quantitative s’accompagne aujourd’hui d’une transformation profonde de la structure des dépenses et d’une perception beaucoup plus incertaine des progrès économiques.

Paul Corey