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L’Occident n’est plus seul au monde.

Édito WOW! · 25 février 2026

L’Occident n’est plus seul au monde.

Depuis la fin du système de Bretton Woods, l’équilibre mondial n’a sans doute jamais paru se déplacer aussi nettement qu’aujourd’hui.

La montée en visibilité des BRICS+, élargis autour du noyau Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud et associés à des puissances comme l’Arabie saoudite, l’Iran ou l’Égypte, symbolise cette recomposition.

En parité de pouvoir d’achat, leur poids cumulé approche désormais les 40 % du PIB mondial, contre environ 29 % pour le G7, un basculement statistique qui nourrit l’idée d’un déplacement du centre de gravité économique vers le Sud et l’Est. Le sommet de Rio en juillet 2025 a voulu matérialiser cette ambition en réunissant une vingtaine d’États autour d’un discours de coopération et de multipolarité.

LES BRICS : PLUS UN SIGNAL QU’UN BLOC

Derrière ces chiffres et ces mises en scène diplomatiques, la réalité reste plus contrastée. En valeur nominale, les économies occidentales conservent un avantage significatif, et la Chine représente à elle seule plus de la moitié du poids économique des BRICS élargis. Surtout, ce groupe ne constitue pas un bloc cohérent comparable au G7. Les régimes politiques y sont hétérogènes, les systèmes monétaires incompatibles, et les intérêts souvent divergents.

La rivalité stratégique entre l’Inde et la Chine en Asie, la dépendance énergétique de certains membres, ou encore la prudence de pays comme l’Arabie saoudite face à une adhésion formelle rappellent que l’unité du groupe relève davantage d’une convergence de frustrations que d’un projet commun structuré.

Les BRICS+ apparaissent ainsi moins comme un ordre alternatif prêt à remplacer l’Occident que comme une plateforme souple permettant à des puissances émergentes de contester un système qu’elles jugent dominé par d’autres.

LE DOLLAR RÉSISTE, MAIS S’ÉRODE

Cette contestation se retrouve dans le domaine monétaire, où la question de la dédollarisation revient régulièrement. Les tendances de long terme montrent bien une érosion progressive de la domination du dollar. Sa part dans les réserves mondiales des banques centrales a reculé en deux décennies, et certains échanges commerciaux, notamment énergétiques, se règlent désormais davantage en monnaies locales. La Chine encourage l’usage international du yuan, tandis que la Russie, sous l’effet des sanctions, a accéléré son basculement vers des règlements hors dollar. Ces évolutions témoignent d’une volonté croissante de diversification.

Mais le dollar demeure encore au cœur du système financier mondial, impliqué dans l’immense majorité des transactions de change et soutenu par la profondeur inégalée des marchés financiers américains, la liquidité des obligations du Trésor et la confiance juridique dont bénéficie l’économie américaine.

L’histoire monétaire rappelle d’ailleurs que les monnaies dominantes ne disparaissent pas simplement parce qu’on annonce leur déclin : la chute de la livre sterling n’a réellement commencé que lorsque la puissance économique et financière britannique s’est affaiblie de façon irréversible.

Aujourd’hui, la domination du dollar reste solidement ancrée, même si son utilisation comme instrument de sanctions renforce l’incitation, pour certains États, à limiter leur dépendance.

UN MONDE QUI CONTOURNE PLUS QU’IL NE REMPLACE

Ce qui se transforme réellement n’est donc pas l’existence d’une monnaie unique alternative, mais la structure même de l’ordre international. Le monde qui se dessine ne remplace pas l’architecture occidentale par un système concurrent unifié ; il la contourne progressivement par une multiplication d’accords pragmatiques, bilatéraux ou régionaux, fondés sur les intérêts immédiats.

Des coopérations énergétiques conclues hors logique de sanctions, des transactions commerciales réglées en monnaies nationales ou des partenariats sécuritaires sans conditionnalité politique illustrent cette évolution.

Le résultat n’est pas un nouveau centre unique, mais une fragmentation en zones d’influence économiques et monétaires, où coexistent plusieurs pôles dominants.

LES PUISSANCES MOYENNES SOUS PRESSION

Dans un tel contexte, les grandes puissances disposent encore des moyens d’imposer leurs règles ou de négocier d’égal à égal. En revanche, les puissances moyennes, qui bénéficiaient d’un système universel de normes et d’institutions pour compenser leur poids relatif, voient leur position devenir plus fragile.

La France se trouve précisément dans cette situation. Ces dernières années, plusieurs signaux ont alimenté l’impression d’un recul : perte d’influence en Afrique subsaharienne, rupture du contrat australien des sous-marins, contraintes budgétaires pesant sur les instruments d’influence culturelle et diplomatique. La recomposition du monde rend ces fragilités plus visibles, car elle valorise davantage la capacité concrète à projeter puissance et ressources.

Pourtant, la France conserve des atouts considérables, souvent sous-estimés dans le débat public. Sa zone économique exclusive, l’une des plus vastes au monde, lui confère une présence maritime globale et un accès potentiel à des ressources stratégiques, qu’il s’agisse de richesses halieutiques ou de métaux présents dans certains fonds marins. Son réseau diplomatique et culturel demeure l’un des plus étendus de la planète, sa dissuasion nucléaire garantit une autonomie stratégique rare, et son industrie de défense lui assure une crédibilité militaire et technologique réelle.

Autrement dit, le problème français n’est pas tant l’absence d’actifs que la difficulté à les transformer en leviers d’influence cohérents dans un monde devenu plus transactionnel.

TROIS VOIES DEVANT NOUS

Face à cette mutation, plusieurs trajectoires sont envisageables. La première consisterait à miser sur une réforme du multilatéralisme, en modernisant les institutions internationales et en renforçant la coordination européenne, dans l’espoir que des règles communes puissent encore structurer durablement les rapports de puissance.

La seconde privilégierait la consolidation des blocs stratégiques, en s’appuyant davantage sur les alliances militaires et sur une autonomie stratégique européenne plus affirmée, au risque de réduire certaines marges d’initiative nationales.

La troisième voie, déjà pratiquée de manière plus ou moins assumée par nombre d’États, consisterait à adopter une diplomatie plus pragmatique, fondée sur des partenariats ciblés, des coopérations d’intérêts et une logique transactionnelle assumée, y compris avec des partenaires éloignés des standards politiques occidentaux. Cette dernière approche gagne du terrain. La multiplication d’accords directs entre puissances, la priorité donnée aux résultats rapides plutôt qu’aux cadres institutionnels durables, et l’essoufflement relatif de certaines enceintes multilatérales traduisent une transformation profonde de la gouvernance mondiale.

LA PUISSANCE PAR LES ACTIFS

Dans ce contexte, la question pour la France n’est ni de restaurer une position dominante perdue ni de s’abandonner à un récit de déclin. Elle consiste plutôt à reconnaître que, dans un monde où les rapports de force redeviennent déterminants, l’influence repose d’abord sur la capacité à mobiliser des actifs tangibles : territoires maritimes, ressources stratégiques, technologies, réseaux diplomatiques, puissance militaire et crédibilité économique.

C’est en transformant ces ressources en instruments d’action concrets, plutôt qu’en se limitant à l’affirmation de principes, que la France pourra continuer à peser dans un système international recomposé.

Dans le monde qui vient, la puissance ne se proclame plus : elle se démontre par ce que l’on contrôle, par ce que l’on peut offrir, et par ce que l’on est capable de garantir.

Paul Corey