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Recep Tayyip Erdoğan

Membre de l'OTAN, acheteur de missiles russes, médiateur ukrainien, soutien des islamistes syriens -- le même homme, la même semaine.

Recep Tayyip Erdoğan

Il a commencé en prison pour avoir récité un poème islamiste. Il finira peut-être comme le dirigeant qui aura le plus reconfiguré l’équilibre entre l’Occident et le reste du monde depuis la guerre froide.

Recep Tayyip Erdoğan naît le 26 février 1954 à Rize, ville portuaire conservatrice du nord-est de la Turquie, au bord de la mer Noire. Famille modeste, père capitaine de bateau des garde-côtes. À treize ans, il vend des simits — des bretzels de sésame — dans les rues d’Istanbul pour financer ses études. Il joue au football en amateur jusqu’en 1982, milite dans les mouvements islamistes dès le lycée, rencontre Necmettin Erbakan, mentor de l’islam politique turc, et ne le quitte plus.

En 1994, il est élu maire d’Istanbul sur une liste islamiste — événement sans précédent dans la Turquie laïque. Il fait ses preuves comme gestionnaire, assainit les finances de la ville, résout la crise de l’eau. En 1998, il est condamné à dix mois de prison pour avoir récité un poème jugé séditieux : “Les mosquées sont nos casernes, les dômes nos casques, les minarets nos baïonnettes.” Il purge quatre mois. La prison le transforme en martyr. En 2001, il fonde l’AKP, parti de la Justice et du Développement. Le 3 novembre 2002, l’AKP remporte les élections législatives avec 34,3 % des voix — et 66 % des sièges grâce au mode de scrutin. Erdoğan devient Premier ministre en mars 2003.

Ses dix premières années déconcertent l’Occident. Il démocratise, négocie l’adhésion à l’UE, réduit les prérogatives de l’armée, accorde des droits culturels aux Kurdes, attire les investissements étrangers. Le PIB turc triple entre 2002 et 2012, passant de 230 à 870 milliards de dollars. En 2013, la Gay Pride d’Istanbul rassemble un million de personnes — il la tolère. Puis tout bascule. En juin 2013, la répression brutale des manifestations du parc Gezi révèle un autre Erdoğan. La démocratisation était un outil, pas un objectif.

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une tentative de coup d’État échoue. En quarante-huit heures, Erdoğan procède à 50 000 arrestations et 150 000 suspensions dans l’armée, la justice, l’éducation et la presse. Il décrète l’état d’urgence pour deux ans. En avril 2017, un référendum constitutionnel approuvé à 51,4 % abolit le poste de Premier ministre et concentre tous les pouvoirs exécutifs dans la présidence. En 2018, il nomme son gendre Berat Albayrak ministre des Finances. En 2023, il est réélu au second tour avec 52,2 % face à une opposition unifiée. En mars 2025, il fait arrêter Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul et principal rival pour 2028, et le fait déchoir de ses droits civiques. Des manifestations inédites depuis douze ans éclatent dans tout le pays.

Sa politique étrangère défie toute catégorisation. Membre de l’OTAN depuis 1952, la Turquie achète des missiles russes S-400 en 2019 — Washington l’exclut du programme F-35 en représailles. En 2022, il bloque pendant un an l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, obtenant des concessions sur les Kurdes. Il ferme le Bosphore aux navires de guerre russes après l’invasion de l’Ukraine, mais refuse les sanctions contre Moscou et sert d’intermédiaire pour les exportations de céréales ukrainiennes. Il parle à Poutine, à Trump, à Zelensky et à Khamenei la même semaine. En décembre 2024, il orchestre la chute d’Assad en Syrie en soutenant les factions rebelles — repositionnant la Turquie comme puissance régionale incontournable.

Il laisse une Turquie profondément transformée et profondément fracturée. L’inflation a atteint 85 % en novembre 2022. Les municipales de mars 2024 infligent à l’AKP sa première défaite électorale depuis 2002 — l’opposition remporte Istanbul, Ankara et 35 des 81 provinces. L’indépendance judiciaire, la liberté de la presse et l’état de droit ont reculé à des niveaux que les rapports européens qualifient de “préoccupants” depuis 2016 sans discontinuer.

Ainsi, Erdoğan a réussi ce qu’aucun dirigeant turc n’avait accompli — tenir l’OTAN, la Russie, les islamistes et les nationalistes dans la même main — mais au prix d’une démocratie vidée de sa substance et d’un pays coupé en deux, dont la moitié rêve encore de l’Europe qu’il a définitivement fermée.

Paul Corey