L’UE construit un État. Personne n’a voté pour.
⚠️ Fédéralisme rampant et intégration silencieuse...

En juin 2022, le Danemark votait à 66,9% pour intégrer la politique de défense européenne. Non par conviction fédéraliste. Sous la pression des événements en Ukraine. C’est ainsi que l’Europe avance depuis soixante-dix ans : non par adhésion consciente, mais par défaut — glissement silencieux d’une communauté de nations vers quelque chose que personne n’a jamais clairement voulu.
L’Union européenne compte 27 États membres, 450 millions d’habitants et 24 langues officielles. Elle ne possède ni peuple unifié, ni récit fondateur partagé, ni affect collectif homogène.
Pourtant, depuis l’invasion russe de l’Ukraine, elle s’est dotée d’un Fonds européen de la défense de 7,9 milliards d’euros, d’une boussole stratégique, de programmes d’acquisition militaire conjointe, d’une Facilité Européenne pour la Paix (FEP) - instrument financier hors budget de l’UE créé en 2021 - dont le budget a bondi de 5,6 à 17 milliards en deux ans.
En décembre 2024, la sous-commission sécurité et défense était promue commission à part entière. L’architecture régalienne avance. Elle avance sans mandat.
Mais, la défense n’est pas un dossier technique.
Elle engage la vie des citoyens, le sang des soldats, la légitimité démocratique. Elle suppose un peuple prêt à assumer des choix tragiques au nom d’un destin commun. Ce peuple européen n’existe pas.
Robert Schuman le savait. Lorsqu’il prononça sa déclaration fondatrice le 9 mai 1950, il proposait quelque chose de précis et de limité : mutualiser la production de charbon et d’acier pour rendre la guerre entre la France et l’Allemagne matériellement impossible.
Jean Monnet envisageait cette étape comme un tremplin — mais savait qu’elle ne pourrait advenir que par l’adhésion progressive des peuples, jamais par imposition technocratique. La Communauté européenne du charbon et de l’acier n’était pas une esquisse d’État fédéral. C’était un outil de coopération sectorielle au service de la paix.
Ce qui suivit — monnaie unique, compétences normatives, ambitions diplomatiques — est venu après, souvent sans mandat populaire.
Le traité de Lisbonne, adopté en 2007, reprenait l’essentiel du projet de Constitution européenne que les Français et les Néerlandais avaient rejeté par référendum deux ans plus tôt. Ce contournement a semé durablement le doute sur la sincérité démocratique du processus européen.
La divergence des intérêts nationaux rend la fiction d’une voix unique particulièrement fragile. La Pologne consacre 4,12% de son PIB à la défense et perçoit la menace russe comme existentielle. La Hongrie d’Orbán entretient des relations ambiguës avec Moscou et bloque régulièrement les sanctions européennes. L’Allemagne peine à opérer sa mue stratégique. La France, seule puissance nucléaire de l’Union depuis le Brexit, défend jalousement son siège permanent au Conseil de sécurité.
Ces divergences ne sont pas des accidents diplomatiques. Elles révèlent des mémoires historiques incompatibles, des menaces perçues différemment, des intérêts économiques contradictoires.
En diluant la responsabilité entre 27 capitales et Bruxelles, on crée un système où personne n’est véritablement imputable.
Le vrai déficit est politique autant que démocratique. L’Union possède les institutions formelles de la démocratie — un Parlement élu au suffrage universel direct, des traités ratifiés par les parlements nationaux. Ce qui lui manque, c’est un demos : un peuple capable de se reconnaître comme tel, de délibérer collectivement, de se mobiliser pour ou contre un gouvernement. Sans demos, le vote est essentiellement identitaire (ou national dans ce cas) et ce dernier est contraire aux principes mêmes d’une démocratie.
D’autant que le citoyen mécontent ne peut sanctionner ni le gouvernement européen — il n’existe pas — ni son gouvernement national, qui se retranchera derrière « les décisions de Bruxelles ».
L’Union doit-elle devenir un État fédéral, avec un ministre de la défense, une armée intégrée, une diplomatie unique ? Ou doit-elle rester une organisation de coopération entre nations souveraines ?
Cette question n’a jamais été posée aux peuples. Elle avance par défaut, sous la pression des crises successives. Chaque urgence justifie une nouvelle étape présentée comme « technique » ou « nécessaire ». La finalité politique n’est jamais débattue.
Refuser cette dérive, ce n’est pas être anti-européen.
Soixante-dix ans de paix reposent sur un équilibre fragile entre souveraineté nationale et solidarité européenne. Les nations européennes ne sont pas des survivances du passé. Elles demeurent les cadres politiques dans lesquels les citoyens se reconnaissent, délibèrent, se mobilisent.
Tant qu’un peuple européen n’aura pas émergé — ce qui suppose une langue commune, des médias transnationaux, une sphère publique partagée — l’Europe devra rester ce qu’elle est : une communauté de nations coopérant librement au service d’intérêts communs, sans jamais prétendre se substituer à elles.
En 2026, construire un État sans peuple n’est pas de l’ambition. C’est de l’imprudence.
Paul Corey