L’UE ou la démocratie ?
Tribune WOW! · 20 avril 2026

L’Union européenne produit entre 70 et 80 % des normes applicables dans ses États membres. Elle dispose d’un parlement élu, d’une cour de justice, d’une banque centrale et d’un budget de 189 milliards d’euros. Sur le papier, la question surprend.
Lors des élections européennes de 2024, les partis pro-intégration (droite modérée, sociaux-démocrates et centristes) conservent la majorité avec environ 56 % des sièges, tandis que les formations ouvertement contestataires rassemblent autour de 30 %. Il n’y a pas encore de basculement politique au Parlement.
Mais derrière cette stabilité apparente, le signal est plus nuancé : les forces critiques progressent dans plusieurs grands pays et, au-delà de leurs scores, une part croissante des électeurs des partis traditionnels exprime elle aussi une défiance vis-à-vis du fonctionnement de l’UE à 27.
On peut ainsi parler d’une majorité relative de l’insatisfaction. Cette fragilité est accentuée par une participation d’environ 51 %, révélatrice d’un lien démocratique encore incomplet entre les citoyens et l’institution.
Le verdict est posé.
La mécanique institutionnelle est connue : un triangle formé du Parlement européen, du Conseil de l’UE et de la Commission. Le Parlement est la seule institution directement élue. Il peut théoriquement renverser la Commission à la majorité des deux tiers. Ce pouvoir a été exercé une fois en vingt-cinq ans — indirectement, en 1999.
Le ou la président(e) de la Commission est imposée lors de négociations nocturnes entre dirigeants, sans que les résultats du scrutin européen ne pèsent de façon décisive. Le mécanisme des Spitzenkandidaten, censé relier élections et pouvoir exécutif, a été écarté dès qu’il a commencé à contraindre les gouvernements. Le Parlement européen ne fait qu’entériner un choix déjà verrouillé.
L’UE n’est pas conçue comme une démocratie parlementaire classique. Les États refusent de céder le contrôle politique au suffrage direct européen. Le choix de figures de compromis comme Ursula von der Leyen illustre ce système : moins un mandat populaire qu’un équilibre entre intérêts nationaux.
Cette gouvernance alimente un décalage structurel entre le vote des citoyens et la réalité du pouvoir, et donc une forme de défiance démocratique durable.
Au Conseil, les décisions en matière de fiscalité et de politique étrangère exigent l’unanimité des 27. La Hongrie d’Orbán, avec moins de 10 millions d’habitants, peut bloquer une décision concernant 448 millions de citoyens. Jean Monnet l’avait formulé sans détour : l’intégration doit progresser par la technique, pas par la politique. Les citoyens accepteront l’Europe par les faits accomplis avant de l’accepter par conviction. Cette stratégie a fonctionné quarante ans.
Elle a atteint ses limites quand les faits accomplis ont commencé à produire des résultats contestés. La critique démocratique serait secondaire si l’institution livrait ses promesses. Mais elle ne les livre pas.
Le rapport Draghi de septembre 2024
Le rapport — commandé par la Commission elle-même — est un acte d’accusation interne d’une brutalité rare : retard de productivité croissant sur les États-Unis, aucune entreprise technologique de rang mondial produite depuis des décennies, besoin d’investissement supplémentaire chiffré à 800 milliards d’euros par an — soit deux fois le plan Marshall en valeur réelle. L’Europe est devenue le gendarme d’un marché numérique qu’elle n’a pas su construire.
« L’Europe a été construite par des élites éclairées qui pensaient que les peuples suivraient les résultats. Les résultats ne sont plus assez bons pour que les peuples continuent de suivre. » Mario Draghi, rapport sur la compétitivité européenne, septembre 2024.
Le juriste Joseph Weiler a nommé le problème fondamental : le “no demos problem”. La démocratie suppose un peuple qui se reconnaît comme tel. Ce peuple européen n’existe pas encore.
L’argument classique — les résultats compensent les carences démocratiques ne tient beaucoup plus en 2026, quand la croissance est anémique, le chômage des jeunes structurellement élevé, le pouvoir d’achat en érosion. Quand les résultats se dégradent, la légitimité s’effondre. Il ne reste que le déficit démocratique — sans contrepartie.
La crise grecque reste l’épisode le plus révélateur. La Troïka a réduit le PIB grec de 25 % en cinq ans. Le peuple grec a voté « non » au référendum de juillet 2015. Il s’est vu imposer des conditions encore plus sévères. Cet épisode n’est pas un dysfonctionnement du système européen. C’est le système fonctionnant exactement comme il a été conçu.
La montée des partis eurosceptiques n’est pas une pathologie à combattre par la pédagogie. Les réformes nécessaires sont connues depuis vingt ans : majorité qualifiée en fiscalité et politique étrangère, procédure Spitzenkandidat contraignante, listes transnationales, transparence au Conseil. Aucune n’est révolutionnaire. Toutes se heurtent au même obstacle : elles réduisent le pouvoir discrétionnaire des gouvernements nationaux qui auraient seuls la capacité de les adopter.
Un système ne se réforme pas lui-même quand la réforme prive ses maîtres de leurs prérogatives.
En 2026, l’UE reste une construction sans équivalent dans l’histoire — un espace de paix et de droit entre des nations qui se sont fait la guerre pendant des siècles. Mais cette réalité ne suffit plus à justifier l’immobilisme. Une institution qui vit sur ses acquis sans se réformer ne stagne pas. Elle recule.
Paul Corey