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Marius, César, Fanny

Le Marché Européen de l'électricité

Marius, César, Fanny

Au port de Marseille, Fanny tient une poissonnerie qui alimente la plupart des restaurants du Vieux Port.

Pour « moderniser » son activité, elle invente un système censé être équitable, transparent, presque scientifique : chaque matin à 9h, elle achète 100 kilos de poisson aux pêcheurs, quoi qu’il arrive.

Il y a deux pêcheurs. Marius navigue sur un voilier : son coût marginal est quasi nul — pas de carburant, juste le vent — mais sa production dépend entièrement de la météo. César possède un bateau à moteur : il dépense beaucoup de gazole, mais peut assurer, chaque jour, environ 100 kilos.

Deux logiques différentes, deux métiers différents, mais Fanny décide de les mettre dans le même moule. Elle impose une règle simple : elle appelle toujours Marius en premier, parce que son coût marginal est plus bas. Si Marius ne suffit pas, elle complète avec César. Quand les deux livrent, le prix payé à chacun est celui du dernier pêcheur appelé — c’est-à-dire le coût du plus cher. Quand un seul livre, c’est lui qui fixe son prix.

Elle ne peut pas payer César en dessous de son coût, ni discriminer entre les deux puisque c’est une seule commande par jour. Et « un poisson reste du poisson », se dit-elle.

Lundi, la mer est belle, le vent parfait. Marius revient avec 150 kilos. Fanny lui en achète 100, à 10 euros le kilo — son prix d’offre. Marius aurait voulu tout vendre, mais il s’en sort bien. César, lui, a dépensé du gazole et passé la matinée en mer pour rien : toute sa pêche lui reste sur les bras, et il ne touchera pas un centime.

Mardi, pas une once de vent. Marius rentre les filets vides. César, fidèle à l’appel, revient avec ses 100 kilos. Il a brûlé du carburant, travaillé davantage, il demande 20 euros le kilo. Fanny n’a pas le choix : elle paie. Les restaurateurs découvrent que le prix du poisson a doublé en un jour. On proteste, on s’agace.

Mercredi, nouveau coup de théâtre : Marius revient chargé comme jamais. Une pêche miraculeuse. Fanny achète ses 100 kilos pour presque rien. Les prix s’effondrent. César, qui a encore passé des heures en mer, voit sa pêche dévalorisée et comprend que son métier devient une loterie.

Les jours suivants ressemblent à un manège : vent, pas de vent, prix hauts, prix bas. Une semaine de montagnes russes. Une économie qui avance au rythme des bourrasques.

Six mois plus tard, César abandonne. Ses 20 euros des jours sans vent couvrent son gazole, pas l’amortissement de son bateau. Trop de jours à quai, trop peu de jours payants : l’arithmétique ne tient plus. Il reste à quai et n’entretient plus son moteur. Marius, lui, agrandit son activité : il achète un deuxième voilier, recrute un marin. Les jours avec vent sont fastes. Les jours sans vent, il n’y a tout simplement plus de poisson, et les restaurateurs commencent à perdre des clients.

Constatant les pénuries, Fanny a une idée : investir dans un congélateur et des camions. Elle se dit qu’avec la possibilité de se fournir à Toulon et avec une réserve permanente, elle pourra compenser les jours sans vent et toujours satisfaire ses clients. Elle est fière de son innovation.

Mais le plus gros restaurateur de Marseille n’est pas convaincu. Il vient la voir : « Fanny, laissez-nous donc acheter directement notre poisson, chacun à son pêcheur. Marius quand il y a du vent, César quand il n’y en a pas. Nous nous arrangerons. Deux prix séparés… »

Et il ajoute : « Vous êtes en train de gérer deux prestations différentes comme s’il s’agit du même produit. Votre intention est louable. Vous voulez aider Marius à se lancer. Mais en faisant ainsi, c’est César qui va se dégoûter, et vos clients qui iront voir ailleurs. »

Cette histoire, évidemment, parle d’électricité autant que de poissons.

Le marché européen fait exactement ce que Fanny a fait : il met au même prix, au même moment, des productions pilotables — comme le nucléaire ou le gaz — et des productions intermittentes — comme l’éolien ou le solaire.

Résultat : des prix négatifs les jours de grand vent, des flambées les jours sans vent, et une lente disparition des capacités qui garantissent la sécurité du système. Les centrales pilotables tournent trop peu pour amortir leur capital. Elles ferment.

La solution ne consiste pas à construire toujours plus de congélateurs, de réseaux ou de batteries pour compenser un marché mal pensé.

La solution consiste à reconnaître que deux produits différents ne peuvent pas être mis en concurrence sur un même marché sans mettre en péril celui qui rend le service le plus précieux : la garantie d’approvisionnement.

Paul Corey