Obsolescence : ampoules devaient mourir ?
Quand un cartel mondial a transformé la durabilité en faute industrielle.

À Livermore, en Californie, en 2026, une ampoule fabriquée vers 1900 éclaire une caserne de pompiers presque sans interruption depuis 1901. Elle ne diffuse aujourd’hui guère plus de lumière qu’une veilleuse. Mais elle brille sans discontinuer depuis 125 ans. Mourir après mille heures n’a jamais été une fatalité technique.
Pire, en 1924, les principaux fabricants mondiaux vont en faire une règle commerciale. Qui interpelle…
Le 23 décembre 1924, leurs représentants se réunissent à Genève et posent les bases du cartel Phoebus.
Osram, Philips, la Compagnie des Lampes, Tungsram, Associated Electrical Industries et General Electric, représentée par ses filiales internationales sont présentes. Presque toute l’industrie mondiale de l’éclairage est autour de la table.
Phoebus ne s’occupe pas seulement de la durée des ampoules. Le cartel répartit les marchés, fixe des quotas de production, organise l’échange des brevets et limite la concurrence.
Mais l’une de ses décisions restera dans l’histoire : ramener à 1 000 heures la durée de vie de l’ampoule domestique standard, alors que les modèles courants atteignaient souvent 1 500 à 2 500 heures.
La méthode ne relève ni de la légende ni du complotisme. Elle figure dans les archives des entreprises concernées.
Les centaines d’usines liées par l’accord doivent régulièrement envoyer des échantillons à un laboratoire central situé en Suisse. Les ampoules y sont allumées, testées, chronométrées et comparées à la durée réglementaire prévue pour leur catégorie.
Lorsqu’elles durent plus longtemps — ou moins longtemps — que la norme imposée, le fabricant encourt une pénalité.
Le cartel ne sanctionne donc pas seulement les mauvais produits. Il sanctionne les produits qui durent trop.
Dans ce système, la qualité cesse d’être ce que le fabricant peut offrir de mieux. Elle devient ce que le cartel l’autorise à offrir.
Ainsi, la durabilité n’est plus source d’avantage compétitif, mais un écart à corriger.
Il ne s’agit évidemment pas d’installer un minuteur secret dans chaque ampoule afin qu’elle s’éteigne précisément à la millième heure. La durée de vie reste statistique. Le travail des ingénieurs consiste à en abaisser méthodiquement la moyenne en agissant sur la tension, l’intensité, la forme et la composition du filament.
La physique leur fournit un arbitrage : davantage de courant produit une lumière plus vive et parfois plus efficace, mais porte le filament à une température plus élevée et raccourcit sa durée.
Le cartel maquille la régression comme une amélioration lumineuse.
Mais, les archives montrent bien que l’objectif commercial était de réduire la durée de vie pour accélérer le renouvellement des ventes.
Le résultat est mesurable. Entre 1926 et 1934, la durée moyenne de l’ampoule de référence fabriquée par les membres de Phoebus tombe de 1 800 à 1 205 heures. À cette date, plus aucune usine contrôlée ne produit de lampe dépassant 1 500 heures en moyenne.
Phoebus n’a pas inventé l’obsolescence programmée ni toute l’économie moderne du remplacement. Mais il en fournit l’un des premiers modèles industriels parfaitement documentés : fixer collectivement une durée réduite, surveiller les usines, pénaliser les produits trop résistants et transformer le progrès technique en répétition d’achat.
L’entreprise ne se demande plus seulement comment fabriquer un meilleur objet. Elle se demande comment transformer son client acheteur en client récurrent, ramené vers son fournisseur non par le désir d’un produit nouveau, mais par la disparition organisée de l’ancien.
La Seconde Guerre mondiale rend impossible le fonctionnement du cartel. L’accord, qui devait théoriquement durer jusqu’en 1955, est annulé en 1940.
Phoebus disparaît, mais son chiffre lui survit : les 1 000 heures restent pendant des décennies la durée de référence courante de l’ampoule à incandescence.
Le complot a disparu. Le système reste.
Un siècle plus tard, plus personne ne raccourcit un filament. On raccourcit l’utilité. Batterie collée, pièce introuvable, réparation hors de prix, logiciel abandonné : l’objet fonctionne encore, mais son environnement l’a condamné.
Le XXe siècle programmait la panne. Le XXIe programme l’inutilité. Le fabricant vend le remplacement, le distributeur accélère la rotation, la plateforme enferme l’utilisateur, la publicité transforme la nouveauté en nécessité. Chacun poursuit son intérêt, et la somme des intérêts reproduit exactement ce que Phoebus obtenait par contrat.
Quand Apple a bridé ses anciens iPhone, la DGCCRF a retenu en 2020 une amende de 25 millions d’euros pour pratiques commerciales trompeuses par omission ; l’accusation d’obsolescence programmée, elle, a été écartée. La faute reconnue portait sur le silence. Le mécanisme, lui, restait légal.
La casse est devenue invisible parce qu’elle est rentable.
Une machine qui sert vingt ans enrichit son propriétaire et épargne des ressources. Quatre machines remplacées sur la même période produisent quatre ventes, quatre transports, quatre crédits, quatre déchets.
Nos indicateurs mesurent la circulation des objets, jamais les années de service qu’ils rendent. Le flux est compté. Le stock ou le patrimoine est ignoré. Dans cette comptabilité, le remplacement prématuré d’un objet ressemble à de la croissance.
La réponse publique avance, mais par le bas. La France a fait de l’obsolescence programmée un délit dès 2015. L’indice de réparabilité s’affiche depuis 2021, et un indice de durabilité le remplace sur les téléviseurs et les lave-linge depuis 2025.
Depuis le 20 juin 2025, tout smartphone vendu dans l’Union doit conserver 80 % de sa batterie après 800 cycles, garantir cinq ans de mises à jour et sept ans de pièces détachées.
La batterie remplaçable par l’utilisateur suivra le 18 février 2027.
Ces textes organisent l’après-panne. Ils rendent la réparation possible. Mais ils ne rendent pas la durée obligatoire. Ils ne le peuvent pas : les « cartels » modernes de la high-tech et des biens de consommation ont déplacé le terrain.
En 1924, le remplacement s’obtenait en réduisant la durée de vie. En 2026, il s’obtient en bridant le périmètre d’usage : l’objet garde son fonctionnement, mais perd sa valeur à mesure que ses fonctions sont dépassées par un environnement qui s’enrichit.
Une panne se constate. Un déclassement se subit, et rien ne l’interdit.
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UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. UN FONDS
Sources principales : enquête historique d’IEEE Spectrum fondée sur les archives du cartel , Ville de Livermore — Centennial Light Bulb , The New Yorker — histoire et caractéristiques de l’ampoule .
Paul Corey