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Quatre-quarts : une recette périmée pour gouverner ?

Il suffit de dominer l'un des quarts pour faire sien le gâteau..

Quatre-quarts : une recette périmée pour gouverner ?

Un gâteau à quatre ingrédients égaux. Une France coupée en quatre parties inégales. Et un président qui a cru pouvoir gouverner soixante-huit millions de destins avec une seule part. Le quatre-quarts est la métaphore la plus honnête de la Ve République moderne : parfaitement équilibré en apparence, entièrement déséquilibré dans ses effets.

La France vit une anomalie démocratique que personne ne nomme clairement. La moitié de son électorat est officiellement imprésentable : le Rassemblement National à droite, La France Insoumise à gauche — soit un Français sur deux placé hors du jeu institutionnel au nom d’une ligne rouge morale.

Le pouvoir se concentre dans l’autre moitié, celle dite “républicaine”. Et dans cette moitié, la mécanique est implacable : capter vingt-cinq pour cent de l’électorat total suffit à gouverner. Un quart. Pas plus.

Ce quart devient mécaniquement une majorité absolue. Le scrutin à deux tours transforme une minorité structurelle en pouvoir absolu par effet de barrage. Ce n’est pas une anomalie du système. C’est le système.

Emmanuel Macron a été le premier à comprendre la recette dans toute sa brutalité. En 2017, avec vingt-quatre pour cent des voix au premier tour, il a remporté une majorité parlementaire écrasante. Le Parti socialiste s’effondrait, Fillon naufragé, la peur des extrêmes intacte. Le vote de barrage a fait le reste. Une chance exceptionnelle est devenue un modèle de gouvernance.

Mais une chance n’est pas une vision.

Le macronisme s’est construit sur l’illusion d’un bloc républicain cohérent. Ce centre n’a jamais existé autrement que par opposition. La gauche et la droite modérées ne partagent rien — ni sur l’État, ni sur la fiscalité, ni sur l’identité, ni sur l’école. Le « en même temps » n’est pas une synthèse, c’est un moment. Un intervalle politique entre deux effondrements, habité par un homme qui a cru que le centre était un espace, pas un équilibre théorique instable.

L’extrême-centre se vide : pure réalité physique, aussi inévitable que la gravité.

Grignoté à gauche par les écologistes et les sociaux-démocrates, érodé à droite par des Républicains qui refusent de disparaître, sans ancrage territorial, sans militants, sans corpus idéologique solide, Macron a vu son quart fondre de vingt-cinq à quinze pour cent. L’arithmétique qui l’avait porté se retourne contre lui.

Ce soir, 6 octobre 2025, après la démission du Premier Ministre Lecornu, qu’il vient tout juste de nommer, le voilà face au mur. Le dilemme est cruel dans sa symétrie. Dissoudre à nouveau serait un aveu d’échec risquant d’amplifier le chaos parlementaire. Démissionner reviendrait à reconnaître que le modèle est mort, que le quart ne suffit plus à tenir un pays entier. S’accrocher transforme la présidence en coquille vide : un pouvoir sans substance, maintenu par défaut plutôt que par légitimité.

La stratégie du quatre-quarts a une limite que son architecte n’a jamais voulu voir. Un gâteau sans vision n’est qu’une addition d’ingrédients. Gouverner vingt-cinq pour cent de l’électorat est une mécanique. Gouverner un pays est autre chose. Ce qui manquait au macronisme n’était pas un discours plus populaire, ni plus de discours — on est proche de l’overdose, non-plus de slogans type “startup-nation” ou “en même temps”. C’était un vrai programme, réaliste, concret et désirable, explicite en amont et expliqué avec patience.

Comment pérenniser notre modèle social ? Avec quel modèle économique : produire plus, redistribuer mieux, éviter l’effondrement ? Quel rôle pour l'Etat ? Comment maîtriser nos dépenses publiques ? Comment faire de notre énergie nucléaire propre et pilotable une source d'avantage compétitif ? Quelle souveraineté nationale avec l’UE à 27 ? Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ? Comment assurer la cohésion avec une immigration hors contrôle ? Quelles réformes pour uneVéme République vieillissante afin de raviver notre démocratie ? etc…

Le piège de la tactique électorale est de finir par remplacer la politique. Macron a passé neuf ans à gérer les rapports de force sans jamais les transformer. La Ve République lui offrait un levier extraordinaire. Il en a fait un calcul. Et les calculs, tôt ou tard, rendent leur verdict.

En 2026, la France ne cherche plus un président qui gagne. Elle cherche un président qui gouverne.

Paul Corey