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Quelle stratégie numérique pour l’école française ? (7/7)

Édito WOW! · 9 août 2026

Quelle stratégie numérique pour l’école française ? (7/7)

L’école est une échelle.

Ne faisons pas sauter de barreaux : elle deviendrait infranchissable

pour ceux qui n’ont qu’elle pour monter.

Entre 2013 et 2017, la France a dépensé plus de deux milliards d’euros dans le numérique éducatif. L’argent n’a jamais manqué. La stratégie, si. Et surtout l’ordre dans lequel cet argent a été dépensé.

Cette semaine, après notre constat du 3 août dernier, cinq éditos ont raconté la même histoire sous plusieurs angles différents : écrire, lire, compter, penser, étudier. Partout le même mécanisme.

Les nouvelles technologies enrichissent l’adulte qui sait déjà faire. Elles empêchent souvent l’enfant d’apprendre à faire.

Cette asymétrie a un nom : la loi du gradient. Aucun outil ne doit être utilisé avant la capacité qu’il remplace. L’outillage doit croître à mesure que les capacités se construisent.

Cette loi est une réalité documentée depuis quarante ans par trois traditions scientifiques distinctes.

En psychologie cognitive, Slava Kalyuga et John Sweller ont établi l’effet d’inversion de l’expertise : l’aide qui fait progresser le débutant devient inutile, puis nuisible à mesure qu’il progresse. Robert Bjork a montré que l’apprentissage exige des difficultés désirables : l’obstacle bien dosé n’est pas l’ennemi de l’effort, il en est le moteur. Dès 1983 enfin, Lisanne Bainbridge décrivait les ironies de l’automatisation : automatiser une tâche érode précisément les compétences qu’il faudra retrouver le jour où la machine tombe en panne.

La comparaison internationale confirme cette théorie.

Singapour consacre le primaire au calcul mental avant d’introduire progressivement la technologie. La Suède, pionnière du tout-numérique, revient aux manuels imprimés. La Norvège encadre strictement l’usage de l’IA générative à l’école primaire. À Wembley, l’école Michaela bannit les téléphones et affiche la meilleure progression scolaire d’Angleterre, au point que le directeur de l’enquête PISA est venu en saluer les résultats. Stanford et Princeton, on l’a vu, remontent elles aussi l’échelle en courant. Aucun de ces succès ne repose sur un écran précoce.

La France, elle, a supprimé des barreaux de l’échelle, en croyant la rendre plus facile à grimper.

Entre 2015 et 2018, le plan numérique pour l’éducation a consacré 217 millions d’euros sur 305 au seul matériel, contre une fraction dérisoire à la formation des enseignants. Dès 2019, la Cour des comptes résumait ce bilan en quelques mots : un concept sans stratégie.

Le constat n’a guère évolué. Selon l’enquête TALIS 2024 de l’OCDE, seuls 9 % des enseignants français ont été formés à l’intelligence artificielle, contre 76 % à Singapour. Seuls 14 % déclarent l’utiliser dans leur enseignement, contre 36 % en moyenne dans l’OCDE. Près d’un enseignant français sur deux juge sa formation continue inadaptée, contre moins d’un sur cinq en Belgique.

Un objet concentre l’essentiel du débat : le smartphone.

Le smartphone fusionne à lui seul tous les outils : calculatrice, appareil photo, dictaphone, traitement de texte, traducteur, moteur de recherche, assistant IA. Tout converge dans une même poche.

C’est donc le lieu, le moment et l’objectif pédagogique de son usage qu’il faut réglementer.

Et lorsqu’un usage - l’IA générative en tête - devient pratiquement impossible à empêcher, il ne faut pas l’interdire mais imposer sa propre version. Comme le judoka qui utiliser la force et l’inertie de son adversaire pour le déstabiliser. Imaginons une IA obligatoire, “propriétaire EN”, conçue par l’Éducation nationale, mais une IA qui conteste et critique au lieu de répondre.

Ainsi, une stratégie du numérique pour Éducation Nationale pourrait tenir en quatre principes simples.

Inverser les priorités budgétaires. La majorité des investissements numériques doit aller à la formation des enseignants et à la productivité de l’organisation, non au matériel. Exactement l’inverse de la décennie écoulée.

Développer une IA publique, souveraine, conçue et administrée par l’Éducation nationale. Cette IA ne répondrait jamais à une question posée. Elle serait spécialisée dans la critique de textes: relèver une faiblesse, pointer une contradiction, exiger une justification, inviter à préciser un raisonnement, valider une source… Jamais elle ne corrige, suggére de réponse, propose de solution mais elle est obligatoire et constitue également la plateforme de remise des devoirs.

FAIS TON DEVOIR AVEC “LIEN”

(Logiciel Individuel pour l’Éducation Nationale – LIEN)

LIEN agit comme un pré-correcteur, comme un contradicteur systématique avant la remise d’un texte quelconque. L’usager reste entièrement libre d’ignorer cette critique, d’en tenir compte ou de la réfuter.

Bien sûr, l’élève pourra toujours demander à une autre IA de répondre à cette critique et d’amender son texte. C’est pourquoi cette même IA transmet, en parallèle, la liste de ses objections à l’enseignant. Après la remise des copies, celui-ci peut interroger les élèves de son choix sur l’un de ces points précis. Celui qui n’a ni rédigé son devoir ni réellement affronté la critique ne peut pas, à l'oral, improviser une réponse.

Il existe aussi des IA - type PANGRAM - qui évaluent dans quelle mesure un texte généré avec assistance IA ou humain. Lee technologies sont donc en pleine évolution. Le champ des possibilités pour IA type LIEN est immense.

On pourrait fermer la faille plus radicalement encore, en supprimant purement les devoirs à la maison. Mais travailler seul, sans supervision, est lui-même une capacité à construire, pas un risque à éliminer.

Une autre conséquence s’impose. Puisque l’IA écrit de mieux en mieux - et qu’on arrive pas encore à la détecter avec totale fiabilité - l’école devra évaluer beaucoup plus ce qu’aucune IA ne peut encore improviser en situation réelle : la capacité à défendre un raisonnement.

Généraliser l’oral, pas comme complément, mais comme colonne vertébrale de l’évaluation. Présentations, soutenances filmées, interrogations orales impromptues dès le collège, pas seulement en terminale via le Grand Oral. Mais l’oral ne vaut que par la relance : un exposé récité, même debout, même filmé, reste une copie qu’on n’a pas écrite soi-même. La règle n’est donc pas “ajouter de l’oral”, c’est former les enseignants à questionner hors script — précisément ce qui manque aujourd’hui au Grand Oral, selon ses propres évaluateurs.

Inscrire la loi du gradient dans les textes réglementaires. Non plus une recommandation facultative, livrée à la bonne volonté de chaque établissement, mais une règle nationale fixant des seuils d’âge et des contextes d’usage précis. Le tableau ci-dessous en illustre une première version volontairement simple, testable, amendable.

Aujourd’hui, la réglementation française ne connaît pratiquement qu’une seule variable : l’âge scolaire. Notre proposition en ajoute quatre autres : le lieu, l’objectif pédagogique, le niveau d’autonomie de l’élève et la distinction entre apprentissage et évaluation. Un même smartphone peut ainsi être interdit, autorisé ou imposé selon le contexte. Le professeur retrouve enfin sa place : chaque usage se décide en classe, séance par séance, sous son autorité.

Ces quatre principes ne prétendent pas clore le débat sur le numérique éducatif. Ils cherchent au contraire à l’ouvrir, sur des bases vérifiables plutôt que sur des postures. Qu’on les conteste, qu’on les améliore ou qu’on en propose de meilleurs : c’est précisément ce qu’une stratégie publique devrait susciter, et ce qu’aucun plan numérique français n’a réellement obtenu depuis quarante ans.

L’école est une échelle. Elle ne doit jamais perdre aucun barreau. C’est elle qui porte, seule, le poids du cerveau qui se construit.

Écrire construit la pensée. Lire construit la compréhension. Compter construit le raisonnement. Penser construit le jugement. Étudier construit la liberté.

Le progrès n’est pas de supprimer les barreaux de l’échelle. Il est de savoir, à chaque barreau, quand l’élève peut continuer seul, sans lui tenir la main.

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Paul Corey