Lire le livre

Pauvreté : pourquoi le pays qui redistribue le plus compte-t-il de plus en plus de pauvres ?

L'ascenseur des trente glorieuses est devenu amortisseur des quarante piteuses

Pauvreté : pourquoi le pays qui redistribue le plus compte-t-il de plus en plus de pauvres ?

Près de 930 milliards d’euros de prestations sociales versés en 2024, soit près d’un tiers du PIB : un niveau que presque aucun pays au monde n’atteint. Et 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, un record depuis trente ans. La France a bâti l’un des États-providence les plus puissants de la planète et voit la pauvreté culminer à son plus haut niveau historique.

Les chiffres semblent incohérents, incompatibles. Selon la DREES, les prestations sociales représentent 31,9 % du PIB en 2024, contre 27,3 % en moyenne dans l’Union européenne. Pourtant, l’INSEE mesure un taux de pauvreté de 15,4 % en 2023, au plus haut depuis 1996, stabilisé à ce niveau en 2024.

En une seule année, 650 000 personnes ont basculé sous le seuil. Plus d’une famille monoparentale sur trois est pauvre. Un enfant sur cinq. Un chômeur sur trois.

L’année 2023 et son “quoiqu'il en coûte” livre la clé du paradoxe. Il a suffi que l’État retire ses béquilles temporaires: indemnité inflation, chèques exceptionnels, ristournes… pour que des centaines de milliers de ménages retombent immédiatement sous la ligne. La perfusion budgétaire les a maintenu juste au-dessus, sans jamais les en éloigner.

Un système contraint de dépenser toujours davantage pour simplement contenir la pauvreté a cessé de la combattre. Il l’administre.

Car la pauvreté est d’abord un déficit de capital.

Educatif quand les compétences décrochent, professionnel quand l’éloignement de l’emploi s’installe, social quand un quartier concentre chômage et échec scolaire.

Aucune allocation ne remplace ces capitaux. Depuis quarante ans, la France répond à chaque difficulté par une prestation nouvelle, un guichet, une exonération. Cette sédimentation produit ses propres pathologies : environ un tiers des foyers éligibles au RSA n’y recourent pas, selon la DREES, et l’empilement des aides sous condition de ressources rend parfois dérisoire le gain d’une reprise d’activité.

L’objectif était de protéger. Le résultat est aussi d’immobiliser.

Le Danemark dépense massivement, mais conditionne sa générosité au retour rapide vers l’emploi : accompagnement intensif, obligations strictes, formation continue. Résultat, une durée moyenne de chômage d’environ cinq mois contre près d’un an en France, et un taux d’emploi de l’ordre de 80 %, contre 69 % ici. Copenhague traite sa dépense sociale comme un investissement productif.

La Suisse agit encore plus en amont. Deux tiers de ses jeunes passent par la formation professionnelle, l’essentiel en apprentissage dual, co-construit avec les entreprises. Son chômage des jeunes est environ deux fois plus faible que le nôtre, ses dépenses sociales inférieures d’un quart. Elle produit moins d’exclusion parce qu’elle produit davantage de compétences.

Redistribuer suppose d’abord de produire.

Le déficit français tient moins à la générosité qu’à son efficacité. Déplacer le centre de gravité: investir dans le capital humain dès l’école, faire que chaque heure travaillée rapporte visiblement plus que l’inactivité, transformer les dépenses de guichet en dépenses d’investissement coûterait moins cher que de gérer indéfiniment les conséquences.

Une politique économique et sociale se juge sur un seul critère : combien de personnes sortent durablement de la pauvreté. Pour y arriver, il convient de traiter les causes, autant que les effets.

Retrouvez nos sources, nos textes et archives sur wow-media.fr

UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.

Paul Corey