Lire le livre

À quoi bon étudier ? (6/7)

Quand l'IA sait tout et a réponse à tout...

À quoi bon étudier ? (6/7)

À Stanford, un texte paru dans le New York Times raconte une scène simple : un étudiant signe la déclaration d’honneur jurant qu’il n’a pas utilisé ChatGPT, l’onglet du chatbot resté ouvert juste à côté.

Selon une enquête Study.com, 89 % des étudiants américains reconnaissent avoir utilisé l’IA pour leurs devoirs. Les logiciels de détection échouent presque tous. Alors les plus grandes universités du monde font une chose stupéfiante : elles remontent le temps.

wow-media.fr

Aux États-Unis, la parade la plus simple contre l’IA, c’est le retour du papier surveillé. Ces petits carnets d’examen à remplir à la main, en classe, sous les yeux d’un surveillant, avaient presque disparu avec la pandémie. Leurs ventes (on les appelle blue books) repartent en flèche, selon le Wall Street Journal : +30 % à Texas A&M, près de +50 % en Floride, +80 % à Berkeley en deux ans.

Le principe est simple : ce qui s’écrit à la main, sur place, ne peut pas avoir été généré ailleurs par une IA. Stanford étend sa surveillance d’examens de sept cours pilotes à plus de cinquante. Princeton impose le surveillant obligatoire pour la première fois en cent trente-trois ans d’honor code, cette tradition qui reposait jusque-là sur la seule parole donnée des étudiants.

Partout, c'est le retour de l’épreuve sur table, du stylo, de l’oral : de la défense de sa pensée en direct, sans machine.

Les institutions les plus riches et les plus technophiles de la planète redécouvrent, dans l’urgence, une vérité que cette série établit depuis plusieurs jours : un diplôme ne certifie pas des textes rendus, il certifie un cerveau construit.

Quand la machine peut rendre les textes à la place de l’élève, il faut bien retourner voir ce qui se passe dans sa tête.

Et c’est ici qu’apparaît, en pleine lumière, la loi que les volets précédents dessinaient dans l’ombre. Observez le trajet complet d’une scolarité. Au CP, aucun outil : la main, la page, le calcul mental. Au collège, le clavier. Au lycée, la calculatrice. Dans le supérieur, l’IA, encadrée. Au bureau, tout, à volonté. Plus on avance dans les études, plus les technologies se substituent légitimement aux exercices, non parce que l’éducation abdique, mais parce qu’elle a progressivement accompli son travail.

Étudier est une longue passation de pouvoirs entre le cerveau et la machine, où l’on ne délègue à chaque étape que ce qu’on a d’abord appris à faire soi-même.

L’école est une échelle. Si l’on saute des barreaux, on ne gagne pas de vitesse : on perd l’appui sur lequel les étapes suivantes doivent reposer.

Voilà pourquoi les universités paniquent : l’IA est arrivée d’un coup en haut de l’échelle, et elle a fait sauter tous les barreaux en dessous. L’étudiant qui délègue sa dissertation ne triche pas seulement avec le règlement, il triche avec lui-même.

Il saute précisément le barreau où son jugement doit finaliser sa construction, celui-là même que le MIT mesure avec le terme de dette cognitive.

Le retour des blue books n’a rien d’une nostalgie de papier : les universités redescendent délibérément remettre en place le barreau que la machine a fait sauter. Mais il est peut-être déjà trop tard.

Au moment précis où Stanford et Princeton imposent la copie manuscrite à des adultes de vingt ans, la France distribue des tablettes à des enfants de sept ans. Les meilleurs remontent l’échelle en courant ; nous continuons de la descendre, en appliquant le trajet à l’envers : la technologie d’abord, les compétences ensuite.

À quoi bon étudier, quand l’IA a réponse à tout ? On ne délègue bien que ce qu’on a d’abord su faire soi-même.

Le cadre qui dicte a appris à écrire. L’ingénieur qui calcule a appris à compter. Le professionnel qui s’assiste d’une IA a appris à juger. Étudier, c’est construire, patiemment, tout ce qu’on aura le droit et le bonheur de déléguer plus tard.

Ceux qui sautent les barreaux de l’échelle ne gagnent pas de temps. Ils perdent leur capital cognitif, le seul que la machine ne pourra jamais leur rendre.

N’en déplaise, les capacités cognitives se construisent par l’effort.

Écrire construit la pensée. Lire construit la compréhension. Compter construit le raisonnement. Penser construit le jugement. Étudier construit la liberté.

Demain : la loi du gradient. L’école n’est pas un bureau.

Paul Corey