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Arend Lijphart

Une démocratie fragmentée entre différents camps fonctionne mieux en partageant le pouvoir plutôt qu’en le concentrant.

Arend Lijphart

Une démocratie divisée tient debout si elle partage le pouvoir, à condition que ses camps acceptent de s’entendre.

Arend Lijphart naît le 17 août 1936 à Apeldoorn, aux Pays-Bas. Il a quatre ans quand l’armée allemande occupe le pays. En 1955, il part étudier aux États-Unis, au Principia College (petite université chrétienne de l’Illinois). En 1963, il obtient son doctorat à Yale. Toute son œuvre naîtra d’une énigme posée par son pays natal.

En 1968, les Pays-Bas sont cloisonnés en quatre « piliers » : catholique, protestant, socialiste, libéral. Chacun a ses écoles, ses journaux, ses syndicats, sa radio. Selon Gabriel Almond (politiste américain, pour qui la stabilité exige des appartenances qui se croisent), un tel pays devrait être ingouvernable. Il est l’un des plus stables d’Europe.

La réponse de Lijphart tient en une idée. Ce que les bases ne peuvent régler entre elles, leurs élites le négocient au sommet. En 1969, il nomme ce modèle « démocratie consociative ».

En 1977, il en fixe quatre règles. Tous les grands blocs gouvernent ensemble. Chacun dispose d’un veto sur l’essentiel. La proportionnelle donne à chacun son poids. Chaque communauté gère ses propres affaires.

Ce que Lijphart cherche, c’est la stabilité du régime. Dans une société divisée, celui qui perd une élection craint de tout perdre. Le partage rend la défaite supportable, donc la démocratie acceptable par tous. En 1994, la constitution intérimaire sud-africaine en retient une version : tout parti dépassant 5 % des voix entre au gouvernement. Le dispositif accompagne la sortie de l’apartheid.

En 1999, Patterns of Democracy généralise. Deux familles. La majoritaire, sur le modèle britannique : le vainqueur gouverne seul. La consensuelle, sur le modèle suisse : coalitions larges, proportionnelle, fédéralisme. L’enquête couvre 36 démocraties de 1945 à 1996. Sur la croissance, aucune différence. Plus de femmes élues, une participation plus forte, moins de détenus.

Tout repose sur une condition : des élites décidées à négocier.

En Suisse, les partenaires sont nombreux mais disposés au compromis. Le système fonctionne. Au Liban, fondé sur un partage confessionnel en 1943, les camps sont trop éloignés : guerre civile en 1975. La Belgique reste 541 jours sans gouvernement en 2010-2011. Plus les camps s’écartent, plus le partage se grippe.

Président de l’Association américaine de science politique en 1995, prix Johan Skytte (le « Nobel » de la discipline) en 1997, il a répondu à une question : comment faire tenir une démocratie divisée. Il en a laissé une autre en suspens : à quelle vitesse peut-elle encore changer ses lois ? George Tsebelis (politologue gréco-américain, théoricien des « joueurs de veto ») y consacrera son œuvre.

Ainsi, Lijphart a prouvé que partager le pouvoir rend une démocratie divisée acceptable par tous. Il laisse ouverte la question du prix : un régime où chacun peut dire non est un régime qui change lentement.

Paul Corey