George Tsebelis
Partager le pouvoir protège la démocratie. Mais jusqu’où peut-on le partager sans la condamner à l’impuissance ?

Lijphart avait montré que partager le pouvoir stabilise une démocratie. Tsebelis a mesuré ce que ce partage coûte : la capacité de changer.
Né en Grèce en 1952, George Tsebelis entre en politique par les mathématiques. De 1975 à 1979, une bourse du gouvernement français l’installe à Paris. Il en sort docteur-ingénieur en statistique mathématique de l’université Pierre-et-Marie-Curie. Le futur théoricien des blocages commence par le calcul.
De 1982 à 1985, il prépare un second doctorat à l’université Washington de Saint-Louis, foyer des élèves de William Riker (fondateur de l’école du choix rationnel, qui applique la théorie des jeux à la politique). Suivent Stanford, Duke, puis UCLA, où il enseigne vingt ans jusqu’en 2007. Depuis, il enseigne à l’université du Michigan.
En 1995, il pose une question que Lijphart n’avait pas posée. Non plus : le régime tient-il ? Mais : peut-il encore changer une loi ? Un joueur de veto est un acteur dont l’accord est nécessaire pour modifier le statu quo : président, seconde chambre, partenaire de coalition.
Lijphart étudiait la stabilité du régime. Tsebelis étudie la stabilité des politiques.
En 2002, Veto Players formule deux lois. Plus les joueurs de veto sont nombreux, plus le changement est difficile. Surtout, plus ils sont éloignés, plus il devient impossible. Trois partenaires opposés bloquent davantage que cinq partenaires proches. La condition de Lijphart, des élites prêtes à s’entendre, devient une variable mesurable : la distance.
Le modèle éclaire aussi le revers majoritaire. Un seul joueur de veto réforme vite, et son successeur défait aussi vite.
Au Royaume-Uni, la sidérurgie est nationalisée en 1951, dénationalisée en 1953, renationalisée en 1967. Le consensus décide lentement. Mais ce qu’il décide dure.
En 2014, son étude sur l’unanimité obtenue par la zone euro pour le pacte budgétaire est primée. En 2025, Changing the Rules étend l’analyse aux révisions constitutionnelles. Membre de l’Académie américaine des arts et des sciences depuis 2016, il reçoit le prix William Riker en 2025. Sa théorie et celle de Lijphart forment un diptyque : l’un dit pourquoi partager, l’autre ce que cela coûte.
La Ve République avait été conçue pour un seul joueur de veto. Majorité stable, article 49.3, utilisé encore en mars 2023 pour les retraites. En juin 2024, la dissolution produit trois blocs très éloignés. Michel Barnier tombe le 4 décembre 2024, François Bayrou le 8 septembre 2025. Le pire des deux mondes : des institutions faites pour un vainqueur, une Assemblée qui exige des coalitions, des partenaires trop loin pour en former.
Ainsi, Tsebelis ne contredit pas Lijphart, il le complète : partager le pouvoir protège la démocratie mais immobilise ses lois. Le blocage ne vient pas du nombre de partenaires, mais de la distance qui les sépare.
Paul Corey