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LES PIEDS NICKELÉS DE L’ÉCONOMIE (Plan 2026 - 2100 de partage des récoltes, sans jardin, ni jardiniers)

Suite à l'article de Thomas Lepeltier, Le Point du 19 juillet 2026

LES PIEDS NICKELÉS DE L’ÉCONOMIE (Plan 2026 - 2100 de partage des récoltes, sans jardin, ni jardiniers)

Dans Le Point, Thomas Lepeltier vient de démonter le Global Justice Report de l’équipe de Thomas Piketty. Sa chronique mérite d’être prolongée, car ce rapport n’est pas seulement irréaliste : il est le manifeste le plus achevé de tout ce que le prospérisme combat.

Le World Inequality Lab (laboratoire de recherche fondé en 2015, hébergé par l’École d’économie de Paris, codirigé par Thomas Piketty, avec Lucas Chancel et Gabriel Zucman)vient de publier un plan pour l’économie mondiale jusqu’en 2100. On a bien lu : soixante-quinze ans. La croissance de chaque pays, le niveau des inégalités, le temps de travail, la fiscalité, la transition énergétique. Tout y est prévu, calibré, administré.

Thomas Lepeltier, dans Le Point, a trouvé le mot juste : les Pieds Nickelés de l’économie. On voudrait en rire. Mais ce rapport sera cité, enseigné, brandi. Il faut donc le prendre au sérieux, c’est-à-dire l’ouvrir, et le passer au bilan.

Un Gosplan qui a lu Rawls, mais pas Hayek.

Le Gosplan, c’était le comité soviétique qui fixait depuis Moscou, par plans quinquennaux, la production de chaque usine de l’empire. Le monument historique de la prétention à diriger une économie depuis un bureau et la preuve concrete de son impossibilité.

John Rawls (1921-2002), c’est le philosophe américain dont toute la gauche redistributive descend : une société se juge au sort qu’elle fait aux plus défavorisés. Le Global Justice Report a hérité des deux: la morale du second, la méthode du premier. Il sait admirablement pourquoi redistribuer ; il ignore superbement pourquoi la planification échoue.

Aucune philosophie de la répartition, aussi bien-pensante soit elle, ne remplace pas une théorie de la production.

En 1945, Friedrich Hayek (1899-1992, Friedrich August von Hayek de son nom complet, Autrichien naturalisé britannique, Nobel 1974) établissait en quinze pages ce que soixante-quinze ans de planification soviétique allaient confirmer par le désastre : la connaissance économique n’existe nulle part en totalité. Elle est dispersée en millions de fragments, dans les têtes de ceux qui font. Aucun planificateur ne peut la centraliser ; aucun modèle ne peut la remplacer.

Prévoir la production mondiale de 2100, c’est prétendre connaître aujourd’hui les technologies, les besoins et les métiers de nos arrière-petits-enfants. En 1950, aucun plan ne contenait le transistor. En 1990, aucun ne contenait Internet. En 2015, aucun ne contenait l’intelligence artificielle générative.

L’équipe Piketty, elle, sait déjà combien d’heures travaillera un ingénieur de 2087 et ce que produira son usine. Ce n’est plus de l’économie ; c’est de l’astrologie à coefficients.

Le rapport commet l’erreur exacte que Frédéric Bastiat (1801-1850, économiste et pamphlétaire landais, mort à 49 ans, longtemps plus lu en Amérique qu’en France) désignait en 1850 : il ne juge que ce qui se voit. Les fortunes existantes se voient ; elles se taxent. Les entreprises qui ne naîtront pas, les laboratoires qui ne s’ouvriront pas, les talents qui partiront. Cela ne se voit pas aujourd'hui, donc cela n’existe pas dans les tableurs.

Trois cents pages sur le partage, trois lignes sur la source.

Lepeltier pointe le cœur du problème : le rapport détaille minutieusement la redistribution des richesses et expédie leur création. C’est le vieux réflexe du grenier : on compte les récoltes, on organise leur partage, et l’on tient pour acquis que le grain reviendra tout seul la saison prochaine.

Or le plus grand progrès social de l’histoire - trois dollars par jour en 1800, plus de cent aujourd’hui dans les pays développés, huit cents millions de Chinois sortis de l’extrême pauvreté en quarante ans - n’est sorti d’aucun mécanisme redistributif. Il est sorti d’usines, de ports, d’entrepreneurs, et avant eux d’un basculement du regard : le jour où deux nations, vers 1700, se sont mises à honorer ceux qui créent au lieu de les mépriser.

Le Global Justice Report propose exactement le trajet inverse. Un impôt jusqu’à 90 % sur les hauts revenus. Un prélèvement jusqu’à 20 % par an sur les grandes fortunes, c’est-à-dire la confiscation intégrale d’un patrimoine en cinq ans, quelle que soit son origine, qu’il dorme dans une rente ou qu’il finance une usine.

Le rapport suppose, sans une ligne de démonstration, que les entrepreneurs continueront d’investir, d’innover et de risquer quand la récompense aura disparu.

La France d’Ancien Régime avait inventé un mot pour ce dispositif : la dérogeance. Celui qui crée y perdait son rang ; il apprendra désormais à perdre son capital.

Trois siècles après, la même hiérarchie des honneurs revient, en langage de colloque : le clerc qui redistribue au sommet, le créateur qui produit tout en bas, toléré, taxé, suspecté.

La décroissance des riches, ce cadeau empoisonné aux pauvres.

Le rapport veut plafonner la croissance des pays développés entre 0 et 0,5 % en par an, tout en laissant croître les pays pauvres.

La générosité apparente cache un contresens historique complet. Le rattrapage des nations émergentes ne s’est pas fait contre la croissance des pays riches : il s’est fait avec elle, par elle.

La Chine n’a pas inventé le miracle qui l’a sortie de la misère ; elle a importé deux siècles d’idées produites ailleurs, par la liberté d’autres nations. Le rattrapage se copie ; la frontière s’invente.

Éteignez la frontière - bridez l’innovation américaine et européenne - et vous coupez aux pays pauvres la source même de leur rattrapage. Le rapport propose, au nom de la justice mondiale, d’assécher le réservoir où puise le développement mondial.

Et que signifie 0 % de croissance pour une nation, dans la grammaire du bilan ?

Un capital qui s’use sans se renouveler, une population qui vieillit sans que rien ne s’accumule, des charges qui enflent face à des actifs gelés. La croissance nulle n’est pas un état stationnaire paisible : c’est une liquidation au ralenti.

Nous, Français, sommes bien placés pour le savoir. Nous la pratiquons en amateurs depuis cinquante ans. Depuis 1981, la France est l’un des pays les plus étatistes et redistributeurs au monde. Or la pauvreté demeure, voire augmente… Pour des millions de Français, le déclin n’est plus seulement un sentiment ou une opinion, mais une réalité.

Le World Inequality Lab propose de la professionnaliser, et de l’étendre à l’humanité.

Schumpeter avait prédit cette moraline “bien-pensante”… et ses auteurs.

Reste une question que Lepeltier ne pose pas. Il a critiqué le contenu du rapport ; il n’a pas expliqué son existence. D’où vient qu’une équipe d’universitaires brillants, au sommet du prestige académique mondial, consacre son talent à planifier l’étouffement de la création de richesse ? La réponse a quatre-vingts ans, et elle est d’une précision troublante.

En 1942, dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter formule un paradoxe : le capitalisme ne périra pas de ses échecs, mais de son succès. Car la prospérité qu’il engendre finance une classe nouvelle; intellectuels, universitaires, chercheurs en sciences sociales, administrateurs… qui vit de la richesse créée sans jamais participer à sa création.

Et cette classe, prédit-il, se retournera contre le système qui la nourrit : elle emploiera les chaires, les tribunes et le prestige que la prospérité lui a payés à délégitimer ceux qui la produisent. La société cessera alors d’honorer ceux qui créent et le déclin suivra.

Regardons le World Inequality Lab. Des chaires financées par la prospérité qu’ils déplorent. Des modèles tournant sur des machines qu’ils n’ont pas inventées. Une audience mondiale portée par des réseaux qu’ils veulent démanteler. Un budget d’un million et demi d’euros par an, aux deux tiers d’argent public: l’ERC, la Commission européenne, l’École d’économie de Paris : le contribuable finance le plan qui organisera sa décroissance.

Et, au bout, un programme pour régler jusqu’en 2100 la vie de ceux qui produisent tout cela. Chaque case du portrait de 1942 par Schumpeter est cochée. Piketty et Zucman ne sont pas des accidents intellectuels ; ils sont l’accomplissement d’un pronostic.

Ils se présentent en analystes surplombant le système. Mais ils illustrent le chapitre d’un livre écrit avant leur naissance.

Et la bien-pensance qui les célèbre joue exactement le rôle que Schumpeter lui assignait. Elle ne les lit pas comme des économistes ; elle les consomme comme des absolutions. Car voilà le paradoxe de ce public : il vit très confortablement de la prospérité — carrières, patrimoines, retraites — tout en tenant ses sources pour suspectes. Applaudir Piketty résout l’inconfort : on garde le confort, on affiche la vertu.

Leur fonction sociale n’est pas d’expliquer la prospérité : c’est de permettre à ceux qui en profitent de la condamner sans y renoncer.

Qu’on mesure l’ironie : le mètre étalon de leurs travaux, la statistique fiscale de longue période, est un instrument admirable et personne ne conteste que les inégalités méritent d’être mesurées.

Mesurer est prospériste. Mais eux ne mesurent que la moitié du bilan : la répartition du stock, jamais sa formation, jamais sa transmission. Un demi-bilan n’est pas une demi-vérité ; c’est un contresens.

Du point de vue prospériste (en référence aux textes, récemment publiés, sur le prospérisme)

Appliquons la grille d'analyse de notre “doctrine prospériste”, qui vise à mesurer l'action publique à l’aune du capital, dans le sens large, qu’elle transmet plutôt qu'à la consommation de biens et de services qu’elle cherche à susciter ou pas.

Que construit le Global Justice Report ? Quel actif identifiable, amortissable, vérifiable ? Aucun. Que consomme-t-il ? Le premier de tous les capitaux, celui qui engendre les autres : la liberté des idées et le respect de ceux qui les entreprennent. Il taxe l’accumulation jusqu’à l’extinction, plafonne la création jusqu’à l’immobilité, centralise la décision jusqu’à l’aveuglement et appelle justice le solde de cette triple soustraction.

Nos enfants n’ouvriront pas les six cents pages du Global Justice Report. Ils ouvriront notre bilan. La seule égalité que le partage sans jardiniers ait jamais produite est une friche.

La prospérité ne se distribue pas : elle se plante. Eux proposent de déterrer les arbres pour en partager le bois.

Le prospérisme a été imaginé pour qu’on ne les laisse pas faire.

Paul Corey