Retraites : l’exception francaise (2/3)
Personne ne copie la France. Pourquoi ?

Le précédent épisode posait le constat : le système français glisse vers un déficit de 2,4 points de PIB en 2070, sans effondrement soudain, mais sans fin non plus. La question naturelle serait de se demander si la France partage ce destin avec ses voisins. La vraie question est différente : pourquoi aucun des quarante et un pays suivis par les organisations internationales n’a choisi de nous imiter ?
Treize virgule cinq points de PIB : c’est le tribut annuel versé aux retraites françaises, contre 10,4 % en moyenne en zone euro. L’écart paraît injustifiable jusqu’à ce qu’on regarde le numérateur plutôt que le ratio.
Un Américain produit aujourd’hui 35 % de richesse en plus qu’un Français à parité de pouvoir d’achat. Si la productivité française avait suivi sa trajectoire des Trente Glorieuses, la facture retraite ne dépasserait pas 10 % du PIB. Le problème n’est pas la générosité du système.
C’est l’atrophie de la machine qui le finance, exactement le facteur identifié dans l’épisode précédent comme déterminant de long terme.
Depuis 25 ans, la stagnation de la productivité explique cette atrophie.
Les générations nées dans les années 1980 ont hérité d’un édifice bâti par leurs grands-parents sur les ruines de 1945, consolidé par leurs parents pendant l’expansion. Elles en héritent l’usage sans en assumer la charge. Le ratio actifs-retraités, de 4,4 en 1970, est tombé à 1,7 aujourd’hui. Il franchira 1,4 avant 2050, le seuil même que le COR projette pour 2070 dans son scénario central.
Pendant ce temps, l’étranger n’a pas attendu.
L’Allemagne a divisé par deux son déficit retraite grâce aux réformes Schröder.
La Suède a remplacé son maquis de régimes par un système à points où chaque euro cotisé devient un euro de droit lisible.
Même l’Italie, longtemps moquée pour son immobilisme, a fusionné ses 36 régimes en un seul. La France en compte toujours 42, avec des âges de départ allant de 52 à 64 ans selon le statut, et une opacité telle que les experts eux-mêmes peinent à comparer les droits accumulés.
Le contre-exemple chilien sert souvent d’épouvantail pour disqualifier toute réforme : après quarante ans de capitalisation obligatoire, 79 % des retraités chiliens touchent moins de 150 euros par mois. L’argument est réel, mais il ne dit rien de la France, car aucune réforme sérieuse ne propose la capitalisation à la chilienne.
La vraie comparaison se trouve plus au nord. Les Pays-Bas, le Danemark et la Suède ont ajouté un étage de capitalisation collective, encadrée et publique, à un socle de répartition qu’ils ont conservé. Ils n’ont pas renié la solidarité, ils l’ont diversifiée.
La singularité française est un choix politique, celui d’un pays qui traite la retraite comme un droit de citoyenneté plutôt que comme un réalité financière.
Mais ce choix se finance aujourd’hui par la dette plutôt que par la richesse créée, ce qui revient à faire payer demain ce que la France refuse de produire aujourd’hui.
Le mythe de la solidarité intergénérationnelle est devenu, à l’inverse de sa promesse, le plus injuste des arrangements pour les générations futures.
L’équation qui bloque toutes les réformes depuis trente ans tient en une phrase.
Partir tôt, toucher beaucoup, cotiser peu : ces trois objectifs sont mathématiquement incompatibles, et chaque gouvernement qui sacrifie l’un se heurte à la rue.
Les actifs de moins de 35 ans cotisent déjà 25 % de leur salaire brut pour des droits que le système ne pourra pas leur restituer dans les mêmes proportions.
Aucun des quarante et un pays suivis par les organisations internationales ne copie le modèle français.
Tous ont choisi, à un moment de leur histoire récente, de toucher à l’un des trois termes de l’équation : l’âge, le niveau de pension, ou le financement. La France n’a touché à aucun durablement.
D’où la question qui ouvre le dernier épisode de ce triptyque : par quel levier commencer, et pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ?
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Paul Corey